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L’histoire de Milarepa

Milarepa n’est qu’un jeune garçon quand son père meurt. Ce père lègue sa fortune à un oncle et une tante qu’il considère plus sages que son épouse pour gérer les affaires. Il les pense loyaux et honnêtes, mais il se trompe ; l’oncle et la tante sont pleins d’avidité. Ils s’emparent de tout l’argent du père et, plutôt que de traiter Milarepa et sa mère comme des membres de la famille, ils les relèguent au rôle de serviteur. Ils les nourrissent de restes et les habillent de haillons, et quand Milarepa et sa mère se plaignent et les accusent d’avoir volé leur bien, l’oncle et la tante vont jusqu’à les battre.

Milarepa et sa mère n’ont d’argent ni pour s’enfuir ni pour demander l’aide d’un avocat et la mère, furieuse, rappelle sans arrêt à son fils à quel point elle était heureuse, mariée à un home riche et maîtresse d’une maisonnée pleine de serviteurs. A mesure que Milarepa grandit, elle ne cesse de lui dire à quel point son oncle et sa tante sont injustes, cruels et mauvais, qu’ils ont volé leur héritage et les ont traités comme des porcs dans une porcherie. Elle lui fait jurer de trouver une façon de les punir, de se venger d’eux et, peut-être, de recouvrer l’héritage.

Quand il est assez vieux, sa mère l’envoie dans une école de magie noire ; il offre ses services en échange de secrets qui lui permettront de lancer une guerre vengeresse contre ses persécuteurs. C’est un excellent étudiant. Il apprend tout ce que les magiciens noirs lui enseignent puis il retourne à la propriété de son oncle et de sa tante, où sa mère vit encore, et ravage leurs récoltes en créant des tempêtes de grêle; il va même jusqu’à détruire des immeubles, causant la mort quelques personnes. Entretemps, sa mère meurt, ce qui augmente sa fureur.

Il est devenu dangereux et les gens ont peur parce qu’il a détruit leurs récoltes et leurs propriétés, tué leur bétail, leurs animaux de compagnie et même quelques-uns de leur amis. Il se bat contre les ennemis de sa mère et les siens d’une façon vraiment révolutionnaire. Les habitants des villes dans lesquelles son oncle et sa tante ont vécu font aussi l’objet de ses attaques. Il est bientôt hors-la-loi. Les gens veulent mettre fin à sa folie, et la seule façon qu’ils imaginent pour y arriver est de le débusquer, de l’emprisonner ou de le tuer – au plus vite.

C’est alors qu’il commence à avoir peur et à regretter tout le mal qu’il a fait en voulant se venger ; la mort d’êtres vivants lui pèse aussi sur la conscience.

Il entend alors parler d’un maître bouddhiste appelé Marpa qui, dit-on, aide les personnes comme lui à se repentir et à changer leur destinée. Alors, il va à Marpa pour recevoir ses enseignements. Marpa voit que cet homme hostile est plein de haine et de colère contre lui-même et ses frères humains, qu’il est méfiant à l’égard de son entourage et qu’il recherche les enseignements parce qu’il a peur de mourir et de subir la misère et l’enfer que les autres lui promettent. Sa révolte est toute extérieure, il désire être sauvé, libéré de ceux qui sont à l’extérieur de lui, ce qui est une croyance erronée. Alors, Marpa décide de domestiquer ce révolutionnaire violent qui croit que la libération se gagne en se battant contre les autres pour le pouvoir. Il le prend comme disciple à la condition qu’il jure de suivre toutes ses instructions et, en échange de son enseignement, en fait son serviteur. Le premier travail de Marpa est d’amener cet entêté arrogant à comprendre que l’ennemi est à l’intérieur de soi, et que la seule révolution valable est de se tourner vers l’intérieur, d’affronter son propre esprit et d’arrêter de tenir les autres responsables de ses malheurs.

Je ne mentionnerai pas tout ce à travers quoi Marpa l’a fait passer, excepté de raconter qu’il lui a fait construire des maisons, des barrières et toutes sortes de travaux en pierre, puis lui disait que ses constructions n’étaient pas tout à fait correctes, les lui faisait détruire et recommencer pour les améliorer, etc. Milarepa recommence plusieurs fois; il lui arrive de se mettre en colère contre Marpa et de refuser de suivre les instructions, et alors Marpa le renvoie. Mais Milarepa revient, suppliant son maître de lui donner d’autres enseignements. Marpa le reprend et Milarepa recommence à être en colère et, cette fois, part de son propre gré. Mais, après un certain temps, il revient à Marpa, lui demande d’autres enseignements et le supplie de le libérer des terreurs qui le poursuivent. Marpa le laisse supplier, et, finalement, le reprend à la condition qu’il cesse sa rébellion contre les autres et regarde à l’intérieur de son propre esprit.

Milarepa, désormais, est si épuisé par ses conflits extérieurs que, reconnaissant et agenouillé aux pieds de Marpa, il accepte les conditions. Il s’incline et cherche refuge dans les Trois Joyaux, le Sangha, le Buddha et le Dharma. C’est à ce moment qu’il commence à se réconcilier avec son esprit et à dompter son entêtement et la rigidité de ses croyances. Marpa lui donne donne des enseignements en maintien de l’attention et en méditation ainsi que des exercices de respiration et de conscience du corps, qu’il pratique avec persistance. C’est difficile, il est constamment attaqué par des démons et s’enfonce dans la misère mentale la plupart du temps, mais il suit fidèlement les enseignements et voit que ses démons sont des fantômes créés par lui ; éventuellement, il voit des anges du bien – des Dakinis et des Herukas – qui lui offrent de l’aider à poursuivre son étude. Il finit par voir que ceux-là aussi naissent de son esprit, qu’ils sont impermanents et de même nature que ses démons.

Il médite durant plusieurs années avant de découvrir l’espace ouvert, les interstices qui lui permettent de parvenir à la clarté et à la compréhension de la nature de l’esprit, sa tendance à l’indulgence et sa constante impermanence. Il comprend que le Sagha, le Buddha et le Dharma sont sa nature réelle. Ses conflits intérieurs cessent et il peut communiquer paisiblement avec les autres ainsi qu’avec tout ce qui naît dans l’espace de la Grande Libération de cette vie.
Vous le voyez, la nature de l’esprit et sa tendance à tout révolutionner à l’extérieur de lui n’a pas changé depuis la nuit des temps. L’esprit crée toutes sortes de désordres, depuis les plus subtils jusqu’aux plus violents. La vie de Milarepa offre un exemple extrême de la nature de l’esprit et de ce qu’il entraîne de misère et de souffrances dans son sillage. Il y a d’autres hommes et femmes dans notre monde dont l’histoire, sans être aussi effrayante que celle de Milarepa, n’en raconte pas moins des batailles vers la Grande Libération. L’esprit est très entêté, il s’agrippe fermement à ce considère comme étant son histoire de souffrance sur cette planète, en clamant que cette souffrance est pire que celle des autres.

Nous nous battons contre des croyances très répandues ; que ce soit contre des idéaux familiaux, religieux, politiques, nationaux ou universels, toutes les batailles, qu’on les gagne ou les perde, sont vaines. La libération que l’esprit du plus grand nombre recherche est une suite ininterrompue de petites libertés. La seule libération qui vaut la peine est la Grande Libération. Ce sont les sages qui l’atteignent, et personne d’autre.

Monica Hathaway, M201
traduction Maryse Pelletier

Orchidée pressée

Vient de la montagne, a un parfum superbe, mais ne dure qu’une journée.
Photo M. P.

Orchidée de la montagne de Tinamastes

Grosse comme le bout de votre petit doigt!

Précis

Les poètes du passé nous ont comparés à des grains de sable, des gouttes de rosée et des poussières dans le vent.

Les comparaisons sont des outils pauvres, elles manquent de justesse. La vraie poésie voit et dit exactement ce que nous sommes : des humains.

La race humaine parle à travers moi. C’est ce que je suis.

Monica Hathaway, M201
trad. Maryse Pelletier

Même orchidée rose sur même table de bois.

Détail de la « mormodes ».

Orchidée rose sur une table de bois

Type de « mormodes », orchidée indigène de la région du Pacifique sud, Costa Rica.

Autopromotion

Qu’est-ce qui te fait penser que tu es si différente, si extraordinaire?

Le fait que tu sois femme, Irlandaise, Russe, Mongole, Allemande et citoyenne des États-Unis? Que tu sois allée allée à une école appelée Fernwood jusqu’à 13 ans et au Grant High School jusqu’à 16, dans la ville de Portland, Oregon, É.U.? Que les noms de ton père et de ta mère soient Samuel et Helen et que tu aies un frère et une soeur qui s’appellent William et Éloise? Que ta famille soit connue sous le nom de Lind? Que tu parles l’anglais avec une touche d’accent de l’Ouest?

Un de tes grands-pères est venu de Russie aux É.U., l’autre est venu d’Irlande. Une grand-mère vient du Missouri, l’autre est un mélange russe et allemand arrivé aux É.U. par la Russie. Tous ont été éduqués quelque part, d’une certaine façon, et ont parlé plus ou moins bien des langues variées.

Ils ont tous eu des enfants, ces enfants ont eu des enfants à leur tour, et tu es un de ceux-là, tu viens d’une sorte de commencement sans commencement et de fin sans fin d’une série de différences. Par la suite, tu as été aimée, haïe, tolérée, encouragée, avertie, etc. (on t’a donné un ensemble de règles pour te garder différente). Tu as aussi eu la coqueluche, la varicelle, la rougeole, la scarlatine, plusieurs rhumes, la gonorrhée et, de temps en temps, une excroissance ou un étirement musculaire dans diverses parties du corps.

Tu as reçu un conditionnement et un reconditionnement. Quelquefois, c’était ci, d’autre fois, c’était ça. Et il t’est arrivée d’être dans une telle confusion, un tel bouleversement, que tu en perdais l’envie de continuer à construire ta différence.

Il semble que nous venons tous de toutes sortes de lieux et d’espaces, il semble aussi que nous existons tous d’une manière ou d’une autre dans ce vide.

Qu’est-ce qui nous rend si différents? Nous existons dans ce qui me paraît être une interminable série de confusions et de bouleversements de spécialisations. N’oubliez pas, protégez votre différence, quelqu’un pourrait la convoiter!

Si vous voulez vraiment, sérieusement, savoir qui vous êtes, vous devriez peut-être consulter le « Who’s Who ». Si vous ne vous trouvez pas dans le livre, vous êtes probablement une énergie renégate qui a échappé accidentellement aux gardiens du vide.

Nous existons dans l’espace et, si nous pouvions laisser tomber nos différences, nous verrions que les esprits frères du nôtre sont plus la généralité que l’exception.

Monica Hathaway, M106
trad. Maryse pelletier

Considérations sur la croyance en soi

Croire en soi, c’est considérer tout ce qui advient dans l’espace autour de soi comme nous étant particulièrement destiné. C’est le sentiment que tous les objets qui touchent nos sens ont été créés pour que ce soit nous qui les critiquions. Nous aimons certains de ces contacts, mais pas d’autres, et, ce faisant, nous donnons notre interprétation personnelle à ces événements ; c’est conscients de nous et de notre importance que nous recevons les contacts. Nous sommes difficiles, nous choisissons notre monde. La communication avec n’importe quoi d’autre devient extrêmement difficile, voire douloureuse. Poser une question directe, ne serait-ce qu’à nous-mêmes, est impensable, parce que nous sommes toujours certains que notre interprétation est, sans conteste, la bonne. Notre monde se présente comme « pour nous » ou « contre nous ». La croyance en soi crée donc un monde intérieur plein de conflits et de souffrance.

On peut comprendre la pensée « J’en doute » de deux façons très différentes :
1. Avec une pointe de cynisme, « J’en doute » devenant « Je suis certain que j’ai raison »
2. Avec un esprit ouvert qui utilise le doute pour étudier le spectateur de ce spectacle, celui auquel on se réfère quand on dit « moi-même » ou « je ».

Cette seconde façon peut être fructueuse. Le doute pourrait être celui-ci : peut-on vraiment se fier à nos sens une fois qu’on s’est rendu compte qu’ils sont obscurcis par notre conditionnement, notre famille, notre religion ou n’importe quel type d’éducation ? S’interrogeant, on peut alors commencer à méditer sur la coexistence de deux mondes : celui du contact pur, non influencé par l’écran des « mémoires », et celui créé par les samskaras (les formations mentales), l’écran des mémoires duquel naissent nos interprétations.

Le premier est le monde réel, qui se détruit quand on y pense, quand on l’interprète ou l’imagine.

Le second est le monde des samskaras (formations mentales) ; il est créé par le contact avec des stimulus (les sens) qui déclenche l’habitude d’interpréter et d’ajuster tout pour le façonner et le donner en pâture à l’égo. C’est le monde dans lequel nous vivons. Dire qu’il n’est pas réel ne signifie pas qu’il n’a pas d’existence. C’est l’univers des conflits et de la souffrance, le monde dualiste : acceptation et réjection, attraction et répulsion, amis et ennemis, bon et mauvais, vrai et faux, etc.

Les notions dualistes servent d’outils d’interprétation pour mettre en valeur la croyance en soi, qui saisit l’un ou l’autre de ces aspects et s’y accroche. Elles nous permettent d’émettre un jugement sur les événements pour justifier la nature de l’émotion qu’ils font naître. Quelquefois, nous disons nous sentir bien, d’autres fois mal, ou nous restons, bouleversés, dans un conflit émotionnel. Ce dernier état est celui où il nous est impossible de décider notre réaction à un événement donné ; nous tournoyons alors sur la roue (de l’existence) en un voyage éclair à travers l’orgueil, l’envie, la passion, la peur, l’avidité, la haine, encore et encore, durant des heures.

Ce vertige étourdissant, nous pouvons tous le reconnaître quand nous examinons le monde des formations mentales (les samskaras) ; c’est lui qui nourrit la croyance en un « je » qui se sent comme ceci ou comme cela, pense ceci ou cela, voit, entend, dit ceci ou cela, etc. Plus nous faisons ceci-cela, plus la croyance en soi s’affermit.

Ce que nous appelons notre monde est érigé sur la base de blocs d’interprétation. Il nous devient familier, comme l’est notre maison parce que nous l’avons meublée d’une certaine façon, ou notre garde-robe parce que nous avons choisi nos vêtements. Quand on s’identifie à des blocs d’interprétation, on construit une croyance en soi à travers laquelle il est impossible de voir le contact pur, la réalité, qu’on souffre d’avoir perdu.

Abandonner l’habitude d’interpréter m’apparaît être une perte légère. Dans cet abandon, nous pourrions expérimenter la joie de voir « la réalité ».

Monica Hathaway, M106
trad. Maryse Pelletier

Espace ouvert

Je ne connais pas la date exacte, ni l’âge que j’avais quand c’est arrivé, mais il me semble que j’avais un mois à peu près, alors ça se serait passé aux environs de mars 1923. Je suis soudain devenue consciente que, dans ce qui bougeait dans l’espace autour de moi, il y avait des formes différentes, et, à l’intérieur d’elles, d’autres formes. J’ai été surprise : il y avait des choses en dehors de moi qui me regardaient les regarder. Il y avait, entre autres, ces deux orbites brillantes qui me surveillaient. J’étais sujet et je voyais des objets en dehors de moi ; je devenais soudainement consciente de moi. Les objets avaient des dimensions, des couleurs, des textures, des sonorités et des odeurs variées. J’avais la conscience aiguë d’exister. J’ai eu une peur terrible et j’ai commencé à pleurer. Une des formes apparut, flottant au-dessus de moi, me prit, commença à émettre des sons apaisants et mit ma bouche sur un mamelon ; c’était ma mère. J’ai été réconfortée de voir qu’un des objets en dehors de moi était là ; c’était moi, c’était à moi, c’était mon goût, mon toucher. Ça avait mon odeur, mon son et ma forme. Je m’y suis enfouie et j’ai disparu dans ses replis à mesure que je m’endormais.

Quand je me suis réveillée, plus tard, j’ai retrouvé la capacité aiguë de discerner les objets dans l’espace. Mais j’ai eu moins peur ; je savais que j’étais en moi et au dehors de moi, aussi. Je n’étais plus innocente, je pensais que je savais quelque chose. L’histoire venait de commencer.

Monica Hathaway, M106
Trad. Maryse pelletier