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Mon frère, suite

Mon frère, suite

Pourquoi m’a-t-il rayé de sa vie? Est-ce sérieux? S’en souviendra-t-il la semaine prochaine?

Je n’en sais rien.

De quelle façon ai-je compris qu’il ne voulait plus de moi  ? C’est assez simple. Je l’ai invité à manger et il a refusé, sous prétexte que, quand je n’en avais pas le goût, je cuisinais mal. Wow! Comment a-t-il pu en arriver à cette conclusion? Quand j’invite des gens, je fais tout mon possible pour que le repas soit bon. La dernière fois qu’il est venu manger, il a sucé le porc effiloché – il est incapable de le mâcher, n’ayant plus de dents, ou presque – et il en beaucoup aimé le goût. Et je préparais déjà mentalement un menu adapté à lui : plus rien de croustillant, de fibreux, d’un peu ferme.

Il y a aussi que, alors que nous étions ensemble au marché public à Sutton, il s’est adressé à des gens en vantant, tout de go, les mérites de l’eau distillée. Ah, l’eau distillée, c’est sa religion. Il en parle à temps et à contretemps, ne boit que cela, me montre chaque fois que je vais chez lui la quantité de matière solide qu’il retire de son eau en la distillant et me promet l’empoisonnement, puisque c’est cette « cochonnerie » que j’absorbe en ingérant l’eau de mon puits… Donc, il s’adressait à 2 personnes, leur présentant l’eau distillée, et je me suis approchée pour voir s’il ne les gênait pas et je l’ai ramené avec moi. Donc, j’ai interrompu son monologue. Ça s’est passé si rapidement que je ne m’en souvenais pas. Eh bien, il me l’a reproché.

Deux raisons, donc, pour me dire tout le mal qu’il pense de moi, mais qui m’apparaissent périphériques par rapport aux raisons fondamentales pour lesquelles il préfère ne plus me voir.

Depuis qu’il est tout petit, depuis son rapport tendu avec maman, en fait, il cherche à se faire rejeter. Entre eux, c’était, non pas la guerre, mais la dépendance affective et l’impossibilité de s’entendre. Comme il n’allait pas très bien à l’école (on lui a diagnostiqué une hypermétropie très tard, trop tard) maman l’aidait pour ses devoirs et ses leçons. L’aider. Façon de parler qui ne reflète pas la réalité. Après une demi-heure de questions et de répétitions, il ne comprenait rien, ne se souvenait de rien ; elle se fâchait, il pleurait, et tout recommençait le lendemain. Elle s’en sentait coupable, sans doute mais, ne comprenant pas ce qui se passait, à court de moyens, elle continuait à vouloir l’aider. Et la même scène se jouait, jour après jour. Malgré cela, c’est ce fils qui lui offrait les plus beaux cadeaux à la fête des Mères. Pour se faire pardonner, j’imagine, ou pour susciter un peu d’amour, cette denrée qui lui manquait cruellement.

De cela, entre autres, est né son rapport avec les femmes. Il a toujours vécu (ou presque) avec des femmes plus vieilles que lui (des personnes remarquables, au demeurant) desquelles il dépendait plus ou moins, parce qu’elles devenaient son agente, son promoteur, son employeur. Certes, travaillait bien. Très bien même. C’est un maître de la couleur. Un jour, il a entrepris de faire des stores sculptés que sa compagne d’alors, décoratrice d’intérieur, ajoutait aux salons et aux chambres des maisons qu’elle redessinait, et c’était magnifique. Absolument magnifique. Il a tout appris des couleurs par lui-même. Seul. Jamais de cours, jamais de professeur. Il est son propre maître. Notamment parce qu’il ne fait confiance à personne.

Autre exemple.

Il a organisé, dessiné et construit, avec une autre de ses compagnes, une galerie de peinture. Magnifique, et là, naturellement, il vendait ses œuvres. Mais il n’en a jamais présenté ailleurs. Jamais.

Bizarre, non? Les chemins ordinaires ne sont pas pour lui. Je crois que c’est tout simplement parce qu’il ne fait confiance en personne. Il rencontre quelqu’un et interprète tout de suite ce qu’il perçoit de cette personne comme hostile à lui, à ses idées, à ses visions. Enfin, il est comme ça maintenant, ça s’est construit avec le temps.

Et, si je reviens à mes moutons…

Je pense qu’il s’isole totalement. Oh, ce n’est pas une décision réfléchie. Il rejette simplement les gens les uns après les autres. Je suppose que si je l’appelle là, maintenant, il me répondra. Mais de quelle façon? Je n’en sais rien. Et je n’en ai pas envie. On me comprendra.

C’est mon frère, je me suis donné comme devoir de lui apporter mon support, mon aide, mon affection dès l’enfance. Est-ce qu’il faut que je laisse  aller cette mission que je me suis imposée?

Il y a toujours des clans dans des familles nombreuses ; nous étions 4, d’âge très rapproché, et, quand nous étions petits, nous étions 3 contre lui.  Mais je me souviens très bien avoir persuadé mon frère et ma sœur aînés de l’intégrer dans notre groupe. Ça a marché. Je me souviens aussi — il était alors adolescent — être allée le voir une nuit de Noël, après le réveillon familial auquel il n’avait pas participé parce qu’il travaillait aux pompes à essence du garage de mon oncle, emploi qui avait sans doute été trouvé par papa. Dans ce lieu à l’éclairage glauque, plein de pièces de voiture, à l’odeur d’huile et de gazoline, au plancher de ciment jaune, il écoutait des chanteurs anglophones, sur un poste américain! Je venais, ébaubie, d’atterrir sur une autre planète.

Idem quand, plus tard, je suis allée à Montréal dans un appartement où il habitait avec un architecte de ses amis, beaucoup plus âgé que lui, qui l’avait pris sous son aile. Je crois qu’il n’y avait pour tout meuble, dans cet immense appartement, qu’un seul sofa brun. Et une odeur très désagréable. Je n’ai pas compris, non plus, le fait qu’il vive avec cet homme plutôt que d’avoir son lieu propre, et l’absence totale de confort. Besoin d’une figure paternelle aimable, oui. Mais dans un lieu vide, pauvre et laid?

Je suis peut-être une bourgeoise gâtée à l’esprit étroit, mais le jour où je me suis retrouvée dans un logis sans meubles, je m’en suis fait. 

Non, décidément, je ne comprends pas de quelle planète il vient. En fait, il faut que je l’admette, j’ai toujours essayé de décoder son univers, mais je n’ai jamais réussi. Quelquefois je joins ensemble des bribes de ce que je perçois, mais ça ne donne pas un portrait valable. Je n’ai pas les connaissances qu’il faudrait. Et je suis trop perturbée.

Ça a donc été difficile pour moi de l’appuyer toutes ces années. Je posais les gestes au hasard, ne sachant quelle réaction j’allais susciter. Mais je continuais à les poser, ces gestes. À l’héberger. À acheter ses peintures, magnifiques, au demeurant. À l’appeler à son anniversaire. À aller le voir. À l’inviter. À l’encourager.

Et lui, il essayait de me dire de quelle façon écrire (!), de faire des rapprochements entre la nature de son esprit créatif et le mien, pour se rassurer, j’imagine. Je ne sais pas.

Je ne sais pas.

Une splendeur

Catasemum maculatum

Mon frère


C’est pas « mon frère » comme dans « yo, mon frère » que dirait un rappeur. Non, c’est mon frère pour vrai, né de la même mère et du même père que moi, élevé dans la même maison, dans les mêmes conditions, celui né à ma suite, le quatrième de la lignée, le deuxième fils. Né, je crois quand maman était en dépression nerveuse. J’ai, en tout cas, des indices qui me le laissent à penser. 4 enfants en 6 ans pour une petite femme blonde déçue parce que son mari ne l’appuie pas. Fatiguée parce qu’elle a 4 enfants. Déçue parce que l’homme qu’elle a épousé est incapable de la défendre ou de lui accorder un peu de crédibilité sur la façon d’élever les enfants. Lui ne croyait qu’aux punitions, elle était consciente des capacités, mais surtout des incapacités des bébés. 

Eh bien, ce frère, mon frère, quatrième enfant, ne va pas bien. Pas bien du tout.

Lui ne dirait pas ça, mais moi je vous le dis.

Depuis des années, il ne boit que de l’eau distillée, croit que la terre est plate, voit des extra-terrestres auxquels il parle régulièrement (et qui le conseillent), étudie le contre-espace (je ne sais pas ce que c’est, je crois qu’il a inventé le concept), mène des expériences « scientifiques » sur les aimants (qui bonifient l’eau et la terre, dit-il), est complotiste convaincu, me confie en secret que la planète Mars est habitée et professe que les gouvernants mentent et qu’ils ont des plans cachés pour nous posséder tous — là-dessus, ça m’arrive de penser qu’il n’a pas totalement tort.

C’est un peintre de talent qui ne peint plus et qui, durant sa période productive, a toujours exposé dans sa propre galerie (il ne fait pas confiance aux autres), un poète qui a publié ses propres livres (il n’a jamais rien envoyé à un éditeur de sa vie) et n’en pas vendu, naturellement, même s’ils étaient très jolis — je crois qu’il n’en a pas imprimé plus de vingt exemplaires — un « scientifique » dont les travaux, non seulement ne sont pas reconnus officiellement, mais sont tellement importants et majeurs qu’ils sont volés par la CIA (et le FBI, pourquoi pas?).

Ce pour quoi j’y pense aujourd’hui, ce pour quoi j’en parle aujourd’hui, c’est qu’il vient de me rayer de sa vie. 

Je crois que j’étais son seul lien avec la réalité — vous savez, cet état de conscience qui voit des êtres opaques avec des contours nets et sent des odeurs diverses, cet état-là, eh bien, il vient d’y renoncer, je crois, en me rayant de sa vie avec agressivité.

Quand je dis que j’étais son seul lien avec la réalité, bien sûr, je n’en suis pas certaine, je ne vis pas avec lui tous les jours. Mais, depuis plusieurs années, je le vois s’enfoncer dans sa paranoïa, sa solitude, et je me dis que peu de personnes peuvent supporter son contact — sans parler d’apprécier ce contact, bien sûr.

Moi, chaque fois que je le vois ou le rencontre, je mets 2 jours à m’en remettre. Je perçois sa souffrance, sa douleur, sans doute plus profondément que le voudrais et j’en suis remuée jusqu’au fond de mes eaux profondes. Devant lui, en sa présence, je reste légère, de bonne humeur, drôle (mais il ne rit pas à n’importe quoi, cet homme), je recule quand il m’agresse, je me fais gentiment ignorante quand il me parle de ses « découvertes », j’écarte tranquillement ses assertions de complot et je passe à une autre sujet (il le sait, il le sent) mais je sors de ces rencontres si bouleversée que je mets longtemps à m’en remettre. Comme si le sol s’était dérobé sous mes pieds et que je doive attendre patiemment qu’il se reconstitue sous moi.

Et j’ai constamment la sensation, la certitude, qu’il voudrait que je l’approuve que je reconnaisse la valeur de ses « travaux », que je passe à l’ingestion d’eau distillée, et d’eau distillée seulement, et je ne peux pas le faire. Car comment pourrais-je l’approuver quand il affirme que la terre est plate et qu’il y a trois soleils, et que c’est un canular que les Américains se soient posés sur la lune et que l’attaque contre les tours jumelles ait été orchestrée par le gouvernement américain? Comment le pourrais-je, dites-moi?

Il faut dire, c’est important pour expliquer ma réaction à lui, que j’ai décidé, toute petite, de l’aimer et de l’aider. J’ai décidé cela dans un moment où je me suis rendu compte, à tort ou à raison, que personne ne l’aimait à la maison, ni maman, ni papa, ni aucun de mes frères et sœurs. J’avais 7 ans. J’ai retrouvé ce souvenir bien occulté au fond de moi, lors d’une séance de thérapie il y a plusieurs années. Ça m’a expliqué, et bien expliqué, pourquoi je me sentais toujours responsable de lui, obligée de lui venir en aide, de l’écouter, de lui donner du monde une vision différente de celle qu’il a. 

J’ai assumé ce rôle-là depuis que j’ai 7 ans. Et même la révélation de cette résolution que j’avais prise comme petite fille ne m’en a pas libérée. Un peu, mais pas totalement. Au moins, je sais pourquoi j’ai ce lien qui me tire sans cesse quand je le vois, quand je suis en sa présence, quand je pense à lui. Je sais pourquoi.

Mais voilà qu’il vient de me mettre à la porte. C’est son anniversaire aujourd’hui, il a 70 ans, et il vient de me signifier mon congé à demeure. Et j’arrête ici pour aujourd’hui. Le temps de me remettre.

Bon anniversaire, mon frère. Bon anniversaire tout de même.

Je ne sais trop, mais j’imagine que dans plusieurs familles, il y a de ces frères ou sœurs dont l’univers se sépare du nôtre. Cela vous arrive-t-il, à vous?

Et je signe

Ce matin, comme tous les matins, j’ouvre mes courriels et je reçois des invitations à signer des pétitions.

Toutes sortes de pétitions. Que je signe, en grande partie.

Ce matin, par exemple, il s’agit de demander au Botswana de ne pas réautoriser la chasse aux éléphants. En effet, le pays pense à offrir ses éléphants en pâture aux riches chasseurs de notre monde, pour les faire tuer – assassiner, en fait. Pas les chasseurs, les éléphants. Que ça doit être difficile à atteindre, une cible de cette grosseur, qui se promène au plus à 30 km heures, en bandes ! Quel exploit, non, pour les fils à papa pourris de ce monde !

Et pourquoi tuer des éléphants, je me le suis toujours demandé? Et d’ailleurs, pourquoi tuer les girafes, et les rhinocéros? Ça ne se mange pas, de l’éléphant, de la girafe, du rhinocéros, que je sache — à moins que je sois très mal renseignée. C’est un relent — puant — du colonialisme en Afrique.

Et je signe, en me disant que le Botswana n’a rien à foutre, d’une Québécoise qui vient se mêler de ses lois internes, de ses troupeaux d’éléphants qui dévastent la savane, de son besoin en argent… pour nourrir sa population, peut-être. Peut-être.

Il y a aussi une pétition qui demande la libération d’une femme qu’on a mise en prison, dans le New Jersey, pour avoir libéré un bébé ours de sa cage et lui avoir permis (c’était l’idée) de rejoindre sa maman. Donc, à présent, la femme est en cage et l’ours est en liberté. Ça a l’air gentil comme tout, un bébé ours, non? Mais savait-elle, cette femme, si l’ourson pouvait survivre sans les conseils et l’exemple de sa douce maman de 300 kilos? S’est-elle interrogée, cette femme de bonne volonté qui aime les animaux, à savoir si l’ourson n’allait pas devenir un de ces prédateurs de poubelles dans les parcs, là où, quand les poubelles sont vides, leur appétit les enjoint de s’attaquer aux humains? Je sais, j’exagère, mais, des fois, la libération des pauvres petits animaux qu’on met en cage comporte une part d’ignorance et de mièvrerie discernables au premier coup d’œil.

Celle-là, je ne l’ai pas signée. C’est vrai que les pouvoirs publics ne sont pas toujours efficaces et intelligents, mais je leur donne généralement le bénéfice du doute dans notre bonne Amérique du Nord.

Et puis, il y a les pétitions qui veulent sauver des baleines ou un dauphin abandonnés, encabanés au Japon, celles qui suggèrent fortement qu’on appuie la loi qui interdit l’importation d’ailerons de requins (celle-là, si je pouvais, je la signerais en double, en triple), et toutes ces demandes me prouvent, si je voulais l’oublier 24 heures, que l’humain est d’une cruauté et d’une avidité sans nom. Mortelles.

Et je signe.

Et il y a les autres pétitions qui visent à aider les défenseurs des droits indigènes, emprisonnés (ou allègrement assassinés) par leurs gouvernements, parce qu’ils ont essayé de défendre la forêt tropicale, leur habitat, contre les minières, les pétrolières, les compagnies fabricantes d’huile de palme, toutes ces compagnies qui n’hésitent pas une seconde à éliminer ceux qui ne sont pas des béni-oui-oui devant elles et refusent de se laisser exploiter et affamer. 

Et je signe, en me demandant si ça donne quelque chose. Moi, qui suis un peu impliquée, je ne peux rien contre les Trudeau et les Trump de ce monde, qui n’ont rien à foutre des indigènes et des forêts et qui sont prêts à sacrifier des pans entiers de la planète pour permettre aux compagnies de faire du profit sur le dos des travailleurs en détruisant le vivant, fut-il végétal, animal ou humain. 

Il y a aussi les pétitions qui demandent qu’on arrête de faire travailler les enfants dans les plantations de café, je signe, celles qui demandent à McDonald de ne plus utiliser de pailles en plastique et de produire moins de déchets (on pourrait pas lui demander de ne plus exister, plutôt?) et je signe, celles qui veulent qu’on donne des sous pour engager des scientifiques in-dé-pen-dants qui étudieraient enfin le glyphosate, je signe, mais ne donne pas, celles qui demandent qu’on arrête les chirurgies plastiques pour chats (je n’invente rien, je vous le jure), je ne signe pas, c’est trop con, celles qui proposent de signer une lettre ouverte au monde entier pour promouvoir l’égalité hommes-femmes (je ne sais si ça se rend en Arabie Saoudite) et je signe aux côtés de Bono et de Oprah et ça me fait une belle jambe, celles qui veulent qu’on plante de l’asclépiade pour préserver les quelques papillons monarque qui survivent aux pétrolières et aux pesticides de Monsanto et j’ai planté de l’asclépiade, celles qui demandent qu’on cesse d’abattre les loups, je ne signe pas toujours, ça dépend qui propose et où…

Et je signe, et je signe et je signe. Je pourrais signer toute la matinée, toute mes matinées.

Mais je choisis : les organisations qui ont bonne réputation, celles qui vivent des sous qu’on leur donne – les organisations québécoises en premier. Je me demande toujours si ça donne quelque chose, si je ne me fais pas avoir en mettant mon nom sur ces bonnes et belles causes. Peut-être qu’un jour, une multinationale décidera de faire un exemple et viendra m’accuser de parti-pris pour le vivant, d’ignorance des lois du marché, de discours tendancieux. On ne sait jamais.

Et attendant je signe. Sans fatigue mais sans espoir.

Il arrive qu’un site nous envoie de bonnes nouvelles (« 100 tortues sauvées sur l’île x », « 3 dauphins ont regagné le large », « un homme est sorti de prison »), j’apprécie, mais c’est trop peu. J’aimerais que les indigènes lancent des flèches empoisonnées sur ceux qui les affament, que les baleines attaquent les chalutiers qui les déciment, que les singes lèvent des armées… Mais un Trump destitué serait remplacé par Pence, et un Trudeau défait serait remplacé par Sheer. Perspectives à peine moins décourageante. 

À ce rythme, il y aura des pétitions jusqu’à ce que le monde croule sous les déchets, ou meure de chaleur et de faim, les dernières baleines échouées sur les côtes d’une Gaspésie dont il ne va rester que les plus hauts sommets.

Mes amies

J’ai des amies magnifiques, dont je sens la présence à chaque moment de ma vie.

Quand j’enveloppe mes légumes feuillus dans des serviettes de papier pour les garder croustillants au frigo, je pense à Lorraine, c’est elle qui m’a appris de truc. Et je mange de la salade souvent.

Quand j’utilise des fines herbes, je pense à Jocelyne, qui les cultive avec succès, qui les utilise avec encore plus de bonheur. Et je cuisine souvent.

Quand je vois un décor blanc et bleu, qui respire bien, je pense à Charlotte, qui sait donner une beauté inusitée à son intérieur avec trois bouts de tissu et un pot de peinture. Et je regarde souvent le bleu du ciel et le blanc des nuages.

Quand j’entends une belle voix de femme, je pense à Michelle, quand je me demande comment conjuguer mes temps de verbe en espagnol, je pense à Monic ; quand je vois une femme se tenir debout, bien droite, intelligente et fière, à la tête d’une grande organisation, je pense à Rachel et à Sylvie ; le bois bien travaillé avec patience et énergie me fait penser à Estelle, la discrétion et le sens du détail, à Lina, la ténacité, à Lise, la fidélité et le soin aux autres, à Renée, l’abondance de vert, à Susie, des vitraux d’art pétants de couleur, à Viviane, une analyse psychologique rapide et claire, à Anne, le goût d’une jasette durant laquelle on se donne toutes les nouvelles importantes ou banales, à Martine, le goût d’un repas convivial ou fou, à mes deux Marie-France…

Et je pense aussi à toutes les autres qui ne sont pas nommées mais que j’aime depuis longtemps, sans les voir souvent, Esther, Louise, Catherine, Hélène, Martina, Markita, Marie… vous êtes là aussi. Vous êtes là. Vous m’avez aidée, vous m’aidez encore.

Ainsi, le tissu de mes jours est composé de milliers de fils invisibles sur lesquels je peux danser comme sur un trampoline et m’élever aussi haut que je le veux, ou valser en douceur, ou méditer dans un silence rempli de présences bienveillantes.

La vocation

À chaque fois que je fais des exercices physiques, ceux que Monica m’a appris, je pense à elle.

Ces exercices, qu’elle a découverts toute seule en soignant une poliomyélite, sont à la fois faciles et difficiles. Faciles parce qu’ils sont simples, mais difficiles parce qu’il faut passer à travers plusieurs étapes déstabilisantes avant qu’ils nous deviennent familiers. Ils sont basés, pour tout vous dire — ce qui ne vous dira rien du tout — sur le laisser être. Laisser être le corps.

Ce sont des exercices puissants, ils font un bien immense pourvu qu’on les fasse régulièrement. Grâce à eux, le corps se donne une chance de retrouver son tonus et son maintien naturels. Mais, comme je vous dis, puisque peu de gens acceptent d’être déstabilisés, donc peu de gens les font. Monica a toujours eu peu d’élèves. J’en étais. Et je suis sans doute retournée prendre ses cours les premiers temps pour ne pas déplaire, ou pour une quelconque raison débile comme celle-là, mais quelquefois l’incapacité de déplaire a du bon, et je m’en suis trouvée gagnante sur tous les plans.

Quoiqu’il en soit, chaque fois que je fais ces exercices, je pense qu’il n’y a presque personne qui les connaisse, parce que Monica a eu peu d’élèves, et que ceux qui les enseignent maintenant ont, eux aussi, très peu d’élèves.

Et je me dis : est-ce que j’étais destinée à enseigner ces exercices difficiles mais bienfaisants ? Et si j’avais raté ma vocation? Mais qu’est-ce donc, que la vocation ? Est-ce que ça existe ?

Quand j’étais petite, ceux qui avaient « la vocation » entraient en religion, devenaient les serviteurs de Dieu pour répandre sa bonne parole et ses enseignements. Est-ce que la vocation, si elle existe, a toujours ce goût de sacrifice personnel pour une cause prétendument plus grande que soi ?

La vocation, celle que certaines personnes se reconnaissent, d’où vient-elle ? Je ne crois pas qu’elle vienne de Dieu – ou d’une quelconque entité supérieure à l’homme. Pourrait-elle être le fruit d’un mélange complexe d’impuissance et de souffrances au quotidien, que l’esprit compense par une aspiration à s’anéantir ? Ou encore serait-elle une pensée qui, suivant les méandres du rêve, et nourrie par l’idéal d’un monde meilleur, d’un soi désincarné, deviendrait le moteur de l’existence? Est-ce qu’elle existe ? Si on dit que oui, on se sent obligé d’en avoir une – et dépouvu de sens si on n’en a pas. Si on dit que non, on semble manquer d’idéal, de raison fondamentale de poursuivre et mener à bien notre existence.

Est-ce qu’on peut se débarrasser totalement d’une idée, d’un concept comme celui de la « vocation », qui s’est imprégné dans nos têtes pétries de religion depuis des siècles ? Et pas seulement chez nous, les Occidentaux. Les attaquants suicidaires, les fous d’Allah et les martyres chrétiens ont, avaient une vocation. Rien que ça serait suffisant pour vouloir annihiler le concept à tout jamais, non ?

Mais il colle, il colle.

Il colle.

Monica n’a jamais désigné de successeur, n’a jamais voulu de disciples, elle ne croyait pas à la vocation. Elle pourfendait même ces idées avec le grand rire de celle qui s’en fout complètement.

Alors, je continue mes exercices en me rappelant sa joie contagieuse, et j’ai envie de rire aussi.

L’autre soir

L’autre soir, mon conjoint et moi étions chez des amis. Nous avons mangé, et bien. Nous avons parlé :

– de l’hiver hâtif,

– des bouleversements climatiques et des cons qui s’entêtent à le nier, à le détourner, à en rire, et qu’ils ne seront même plus là pour en souffrir,

– de nouvelles recettes de dinde,

– de lieux où trouver de la dinde bio,

– du fait que nous mangons moins de viande rouge qu’avant,

– et que certains d’entre nous sont incapables d’imaginer retirer la viande rouge de leur menu

– des voitures électriques – il y a des bornes de recharge un peu partout – il faut s’abonner à ce réseau de bornes de recharge – il y a plusieurs réseaux etc,

– des nouveaux propriétaires d’une voiture électrique qui doivent recharger leur voiture avant de retourner chez eux et de ceux qui essaient de les aider dans cette tâche nouvelle à laquelle il faut s’adapter – autrement dit, du fait qu’on a mis chez nous une borne électrique pour rendre service aux amis qui auraient besoin de recharger leur voiture avant de s’en retourner chez eux,

– du fait qu’ingurgiter certains champignons aide le système immunitaire, et  donc à prévenir le cancer, euh, certains cancers, euh, pas tous les champignons, euh, je ne me souviens pas lesquels,

– que la révolution culturelle chinoise n’est pas exactement ce qu’on nous en a rapporté,

– du fait que ce n’est pas nécessaire de ramasser les feuilles mortes sur son terrain, vu que c’est de l’humus qui enrichit ledit gazon l’année d’après et pis on est à la campagne et les arbres qui tombent nourrissent la forêt, c’est connu, ça n’empêche pas qu’on puisse faire un peu de ménage dans sa forêt, mais pas un manucure,

– du fait qu’il y a certains propriétaires riverains qui, malgré la présence d’algues bleu-vert dans leur lac, continuent à entretenir leur gazon avec des phosphates, les imbéciles, et que c’est ma soeur qui les a juste à côté de chez elle et qu’elle s’évertue vainement à les admonester depuis au moins 15 ans, après ça on se surprend que les compagnies continuent à polluer allègrement,

– de la douceur du lieu, 

et de la liberté qu’on expérimente à la retraite quand on a eu la chance de ramasser un peu de sous.

Après ça, on a dit merci pour l’excellent souper, on s’est embrassés bien fort et on est retournés, en voiture électrique, dormir chez nous, à même pas 1 km… mais il faisait très froid.

Petrea en fleurs…

… À l’entrée de la maison. On ne compte plus les papillons et les insectes butineurs, depuis que ses fleurs se sont ouvertes.

L’histoire de Milarepa

Milarepa n’est qu’un jeune garçon quand son père meurt. Ce père lègue sa fortune à un oncle et une tante qu’il considère plus sages que son épouse pour gérer les affaires. Il les pense loyaux et honnêtes, mais il se trompe ; l’oncle et la tante sont pleins d’avidité. Ils s’emparent de tout l’argent du père et, plutôt que de traiter Milarepa et sa mère comme des membres de la famille, ils les relèguent au rôle de serviteur. Ils les nourrissent de restes et les habillent de haillons, et quand Milarepa et sa mère se plaignent et les accusent d’avoir volé leur bien, l’oncle et la tante vont jusqu’à les battre.

Milarepa et sa mère n’ont d’argent ni pour s’enfuir ni pour demander l’aide d’un avocat et la mère, furieuse, rappelle sans arrêt à son fils à quel point elle était heureuse, mariée à un home riche et maîtresse d’une maisonnée pleine de serviteurs. A mesure que Milarepa grandit, elle ne cesse de lui dire à quel point son oncle et sa tante sont injustes, cruels et mauvais, qu’ils ont volé leur héritage et les ont traités comme des porcs dans une porcherie. Elle lui fait jurer de trouver une façon de les punir, de se venger d’eux et, peut-être, de recouvrer l’héritage.

Quand il est assez vieux, sa mère l’envoie dans une école de magie noire ; il offre ses services en échange de secrets qui lui permettront de lancer une guerre vengeresse contre ses persécuteurs. C’est un excellent étudiant. Il apprend tout ce que les magiciens noirs lui enseignent puis il retourne à la propriété de son oncle et de sa tante, où sa mère vit encore, et ravage leurs récoltes en créant des tempêtes de grêle; il va même jusqu’à détruire des immeubles, causant la mort quelques personnes. Entretemps, sa mère meurt, ce qui augmente sa fureur.

Il est devenu dangereux et les gens ont peur parce qu’il a détruit leurs récoltes et leurs propriétés, tué leur bétail, leurs animaux de compagnie et même quelques-uns de leur amis. Il se bat contre les ennemis de sa mère et les siens d’une façon vraiment révolutionnaire. Les habitants des villes dans lesquelles son oncle et sa tante ont vécu font aussi l’objet de ses attaques. Il est bientôt hors-la-loi. Les gens veulent mettre fin à sa folie, et la seule façon qu’ils imaginent pour y arriver est de le débusquer, de l’emprisonner ou de le tuer – au plus vite.

C’est alors qu’il commence à avoir peur et à regretter tout le mal qu’il a fait en voulant se venger ; la mort d’êtres vivants lui pèse aussi sur la conscience.

Il entend alors parler d’un maître bouddhiste appelé Marpa qui, dit-on, aide les personnes comme lui à se repentir et à changer leur destinée. Alors, il va à Marpa pour recevoir ses enseignements. Marpa voit que cet homme hostile est plein de haine et de colère contre lui-même et ses frères humains, qu’il est méfiant à l’égard de son entourage et qu’il recherche les enseignements parce qu’il a peur de mourir et de subir la misère et l’enfer que les autres lui promettent. Sa révolte est toute extérieure, il désire être sauvé, libéré de ceux qui sont à l’extérieur de lui, ce qui est une croyance erronée. Alors, Marpa décide de domestiquer ce révolutionnaire violent qui croit que la libération se gagne en se battant contre les autres pour le pouvoir. Il le prend comme disciple à la condition qu’il jure de suivre toutes ses instructions et, en échange de son enseignement, en fait son serviteur. Le premier travail de Marpa est d’amener cet entêté arrogant à comprendre que l’ennemi est à l’intérieur de soi, et que la seule révolution valable est de se tourner vers l’intérieur, d’affronter son propre esprit et d’arrêter de tenir les autres responsables de ses malheurs.

Je ne mentionnerai pas tout ce à travers quoi Marpa l’a fait passer, excepté de raconter qu’il lui a fait construire des maisons, des barrières et toutes sortes de travaux en pierre, puis lui disait que ses constructions n’étaient pas tout à fait correctes, les lui faisait détruire et recommencer pour les améliorer, etc. Milarepa recommence plusieurs fois; il lui arrive de se mettre en colère contre Marpa et de refuser de suivre les instructions, et alors Marpa le renvoie. Mais Milarepa revient, suppliant son maître de lui donner d’autres enseignements. Marpa le reprend et Milarepa recommence à être en colère et, cette fois, part de son propre gré. Mais, après un certain temps, il revient à Marpa, lui demande d’autres enseignements et le supplie de le libérer des terreurs qui le poursuivent. Marpa le laisse supplier, et, finalement, le reprend à la condition qu’il cesse sa rébellion contre les autres et regarde à l’intérieur de son propre esprit.

Milarepa, désormais, est si épuisé par ses conflits extérieurs que, reconnaissant et agenouillé aux pieds de Marpa, il accepte les conditions. Il s’incline et cherche refuge dans les Trois Joyaux, le Sangha, le Buddha et le Dharma. C’est à ce moment qu’il commence à se réconcilier avec son esprit et à dompter son entêtement et la rigidité de ses croyances. Marpa lui donne donne des enseignements en maintien de l’attention et en méditation ainsi que des exercices de respiration et de conscience du corps, qu’il pratique avec persistance. C’est difficile, il est constamment attaqué par des démons et s’enfonce dans la misère mentale la plupart du temps, mais il suit fidèlement les enseignements et voit que ses démons sont des fantômes créés par lui ; éventuellement, il voit des anges du bien – des Dakinis et des Herukas – qui lui offrent de l’aider à poursuivre son étude. Il finit par voir que ceux-là aussi naissent de son esprit, qu’ils sont impermanents et de même nature que ses démons.

Il médite durant plusieurs années avant de découvrir l’espace ouvert, les interstices qui lui permettent de parvenir à la clarté et à la compréhension de la nature de l’esprit, sa tendance à l’indulgence et sa constante impermanence. Il comprend que le Sagha, le Buddha et le Dharma sont sa nature réelle. Ses conflits intérieurs cessent et il peut communiquer paisiblement avec les autres ainsi qu’avec tout ce qui naît dans l’espace de la Grande Libération de cette vie.
Vous le voyez, la nature de l’esprit et sa tendance à tout révolutionner à l’extérieur de lui n’a pas changé depuis la nuit des temps. L’esprit crée toutes sortes de désordres, depuis les plus subtils jusqu’aux plus violents. La vie de Milarepa offre un exemple extrême de la nature de l’esprit et de ce qu’il entraîne de misère et de souffrances dans son sillage. Il y a d’autres hommes et femmes dans notre monde dont l’histoire, sans être aussi effrayante que celle de Milarepa, n’en raconte pas moins des batailles vers la Grande Libération. L’esprit est très entêté, il s’agrippe fermement à ce considère comme étant son histoire de souffrance sur cette planète, en clamant que cette souffrance est pire que celle des autres.

Nous nous battons contre des croyances très répandues ; que ce soit contre des idéaux familiaux, religieux, politiques, nationaux ou universels, toutes les batailles, qu’on les gagne ou les perde, sont vaines. La libération que l’esprit du plus grand nombre recherche est une suite ininterrompue de petites libertés. La seule libération qui vaut la peine est la Grande Libération. Ce sont les sages qui l’atteignent, et personne d’autre.

Monica Hathaway, M201
traduction Maryse Pelletier

Orchidée pressée

Vient de la montagne, a un parfum superbe, mais ne dure qu’une journée.
Photo M. P.