Espace ouvert

Je ne connais pas la date exacte, ni l’âge que j’avais quand c’est arrivé, mais il me semble que j’avais un mois à peu près, alors ça se serait passé aux environs de mars 1923. Je suis soudain devenue consciente que, dans ce qui bougeait dans l’espace autour de moi, il y avait des formes différentes, et, à l’intérieur d’elles, d’autres formes. J’ai été surprise : il y avait des choses en dehors de moi qui me regardaient les regarder. Il y avait, entre autres, ces deux orbites brillantes qui me surveillaient. J’étais sujet et je voyais des objets en dehors de moi ; je devenais soudainement consciente de moi. Les objets avaient des dimensions, des couleurs, des textures, des sonorités et des odeurs variées. J’avais la conscience aiguë d’exister. J’ai eu une peur terrible et j’ai commencé à pleurer. Une des formes apparut, flottant au-dessus de moi, me prit, commença à émettre des sons apaisants et mit ma bouche sur un mamelon ; c’était ma mère. J’ai été réconfortée de voir qu’un des objets en dehors de moi était là ; c’était moi, c’était à moi, c’était mon goût, mon toucher. Ça avait mon odeur, mon son et ma forme. Je m’y suis enfouie et j’ai disparu dans ses replis à mesure que je m’endormais.

Quand je me suis réveillée, plus tard, j’ai retrouvé la capacité aiguë de discerner les objets dans l’espace. Mais j’ai eu moins peur ; je savais que j’étais en moi et au dehors de moi, aussi. Je n’étais plus innocente, je pensais que je savais quelque chose. L’histoire venait de commencer.

Monica Hathaway, M106
Trad. Maryse pelletier

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *