Frontières et photocopies

J’ai longtemps voulu croire que les frontières entre les pays étaient des barrières artificielles, la preuve en étant que les fourmis les franchissent sans même s’en rendre compte. La réalité est cependant un tantinet différente.

La semaine dernière, mon amoureux et moi décidons d’aller au Panama ; il faut sortir du Costa Rica au moins 3 jours pour avoir droit à un nouveau visa de 90 jours. Les années précédentes, nous sommes passés par le poste frontière de Paso Canoa, le plus important à l’ouest du pays, où s’arrêtent camions, voitures, autobus, et où campent en permanence des marchands de tout, depuis les fausses montres suisses jusqu’à des copies de sandales brésiliennes. Une frontière-bazar, en fait. Cette fois-ci, pour éviter cette cohue, son CO2 et les enfants autochtones qui quêtent, nous voguons vers le petit poste de San Sereno, près de San Vito, dans les montagnes, faisant confiance à ceux qui nous ont assuré que le passage vers le Panama y est simple et rapide.

Commençons par noter que, de San Vito aussi bien que de Sabalito (la ville voisine) il n’y a aucune indication routière pour San Sereno. Il a fallu aller trop loin, revenir, demander une fois, deux fois, pour finir par se retrouver sur une route de terre à peine carrossable, puisqu’elle est en réfection.

Voici San Sereno, finalement. On respire mais juste un peu, à cause de la poussière.

La route étant dans l’état que vous savez, on ne distigue d’abord pas le poste costaricien ; on s’en éloigne donc, on y revient, on y entre finalement pour se faire dire qu’il faut aller à la machine, insérer son passeport, payer 5$ au moyen d’une carte de crédit, prendre le reçu et revenir.

Tout ne va pas sur des roulettes. La machine, accessible seulement d’une petite fenêtre mal placée, est difficile à faire fonctionner ; de toutes nos cartes de crédit, il n’y en a qu’une qui passe et, de nos passeports, le mien refuse d’être lu parce qu’il n’est pas suffisamment épais. Mon amoureux trouve tout de même le moyen de m’émettre un reçu et le douanier estampille nos papiers. Adieu Costa Rica! Il est 12H30.

Bienvenue au Panama! C’est le bâtiment qui arbore un drapeau, et à l’intérieur duquel un autre douanier nous accueille avec un sourire ; nous sommes les seuls voyageurs à vouloir entrer dans son pays.

Après quelques minutes de palabres, nous comprenons que nous devons acheter des assurances pour la voiture –après l’heure du dîner – et lui donner une preuve de solvabilité d’au moins 500$US – c’est nouveau : à Paso Canoa, il suffisait de montrer sa carte de crédit. Nous nous rendons donc au centre-ville, à quelques centaines de mètres, à un guichet automatique, histoire de produire un relevé de compte.

Vous vous en doutez – vous êtes perspicaces – le guichet en question refuse de lire nos cartes de débit, sans doute à cause de la technologie de la puce qui… Mais ne nous lançons pas dans les explications et trouvons un autre moyen de nous procurer la preuve qu’on est solvables. Je vais à l’intérieur de la Banco National de Panama demander à une préposée si elle ne pourrait pas nous donner pas accès à nos comptes. Souriante, elle m’explique que c’est impossible parce que je n’ai pas de compte à sa banque. Je lui demande comment régler notre problème, elle me suggère de louer un ordinateur et de récupérer un état de compte par internet. Ouais! Encore faut-il que cet ordi soit connecté à une imprimante.

Miracle, près de l’école, il y a un magasin qui offre tous ces services! Nous nous y rendons et ça marche. Un autre obstacle de franchi. Il est 13h30 et je commence à avoir faim.

Les assurances, maintenant. Il faut trouver le bureau où on les vend, perdu milieu des friperies qui s’étalent sur la route en contrebas du bâtiment des douanes. Fermé! On lorgne aux alentours, quelqu’un pourrait nous dire, s’il-vous-plaît, si c’est bien le bon bureau et si l’employé(e)… Un garçon de 10 ans descend en courant jusqu’au bas de la rue, vers un restaurant, et hurle quelque chose. On comprend qu’il est allé prévenir l’employé. Bien! On attend. Et on attend encore.

Une femme rondelette monte le chemin, le nez sur son cellulaire. Est-ce notre vendeuse d’assurances ; son allure, pas pressée, nous indique que non. Elle nous dépasse, toujours absorbée par son mini-écran et va jaser avec la vendeuse au magasin juste à côté. Non, décidément, ce n’est pas notre…

Eh bien, oui, c’est elle! Elle revient vers nous, ouvre son bureau qui fait un peu plus qu’un mètre carré et dans lequel règne une chaleur insupportable et nous demande 3 copies de chacun des documents dont elle a besoin. Nous n’avons pas, en doutiez-vous, les copies en question et, bien sûr, sa photocopieuse est en panne.

Mon amoureux prend les papiers, traverse la rue pour se rendre au supermarché en contrebas, sous un soleil de plomb, faire des photocopies. Prudent, il en fait au moins 4. On ne sait jamais.

Il revient, présente les feuilles, la femme écrit des choses, travaille à son ordi en se référant à son téléphone, prend les copies, demande 4 signatures, nous produit un autre papier qu’elle met dans une enveloppe, nous donne une copie de ce papier et nous signale que c’est tout. Nous sortons. Soudain, j’ai un doute… « C’est gratuit, l’assurance? » Mon amoureux retourne vers la vendeuse, qui, même pas confuse, lui charge 25$. Il est plus de 14h et j’ai de plus en plus faim.

Nos papiers en main, nous nous rendons au bureau du Panama, rencontrer le gentil douanier avec qui nous avons fait connaissance il y a maintenant presque 2 heures. Il prend nos passeports, examine nos relevés de compte, s’assoit, prend des notes (ah oui, il veut aussi une photocopie de nos passeports) tout cela en jetant régulièrement l’œil sur le téléviseur devant lui, qui diffuse un programme qu’il trouve drôle. C’est donc hilare, (mais pas à cause de nous) qu’il nous rend nos papiers estampillés et nous indique le chemin vers la douane.

J’essaie de me persuader, avec toute la conviction dont je suis capable, que je n’ai pas si faim que ça.

À la douane, il faut aussi des photocopies. Quoi d’autre! Mon amoureux s’éloigne pendant que je réponds aux questions de la préposée. Elle essaie de remplir son formulaire par internet, qui ne fonctionne pas; elle essaie d’imprimer son formulaire pour le remplir à la main, l’imprimante est en panne (il y a des problèmes d’entretien d’imprimantes dans le secteur, vous avez remarqué!). Elle prend finalement un formulaire déjà imprimé et le remplit, pendant que mon amoureux revient avec ses nouvelles photocopies.

On sort de ce bureau et on se demande quelle est la prochaine étape. Ah, c’est la fumigation. Mais où donc? Ah, il faut faire passer la voiture sur cette petite grille… et la fumée en sort. Bien! Dans le bureau adjacent, on paie 1$ pour cette opération, qui permet de démontrer que le Panama met un soin particulier à tuer les germes qui entrent du Costa Rica et qui pourraient attaquer quoi, au juste? Je ne me le demande pas, il est désormais 14h15 et je ne me crois plus quand je me dis que je n’ai pas faim, et je sens que… Ca y est, on peut partir avant que je me sente mal ?

Oups, pas encore : il nous faut passer par la Garde Nationale. Le jeune Gardien – il a des broches sur sa dentition toute blanche – nous demande, devinez quoi, une photocopie de nos passeports, bien sûr!

Pour la 3e fois, mon chum me quitte pour aller au magasin général où il réussit encore une fois l’exploit de faire fonctionner une machine poussive dont l’encre se raréfie. Je reste à jaser avec le jeune homme. J’apprends qu’on ne peut pas installer une photocopieuse dans les bureaux de gouvernement, que, à cause du décalage d’une heure entre les 2 pays, il faut bien choisir le moment de notre retour si on veut éviter de se buter le nez contre des portes de bureaux fermées etc.

Les photocopies reviennent, le Gardien les compare avec nos photos, qu’il compare avec nos visages, et, tout content, nous donne sa permission de partir. Il est 14H30.

Il aura fallu plus que deux heures pour passer un petit poste frontière où trois quidams se présentent à l’heure. Cette rareté est peut-être, finalement, au-delà de l’absence d’organisation et de communication, la vraie raison pour laquelle tout a été si long : les gardes frontières voulaient se désennuyer. Vous voilà prévenus. Quand vous voudrez gagner du temps, il vaut mieux accepter d’en perdre d’abord. Ainsi, vous ne serez pas déçus.

One thought on “Frontières et photocopies

  1. De lire ton article m’a fait me souvenir lorsque je j’aidais des étrangers à s’installer au Costa Rica. Surtout de ceux qui ne pouvaient pas comprendre pourquoi il était impossible de leur faire un prix pour tel ou tel action à prendre mais d’avoir à fonctionner avec un prix horaire…Je ne savais jamais à l’avance ce qui surviendrait:-). Que de beaux souvenirs et conversations j’ai eu avec bien des employés costarriciens. Une belle façon d’apprendre à connaître leurs us et coutumes!

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