Espace ouvert

Je ne connais pas la date exacte, ni l’âge que j’avais quand c’est arrivé, mais il me semble que j’avais un mois à peu près, alors ça se serait passé aux environs de mars 1923. Je suis soudain devenue consciente que, dans ce qui bougeait dans l’espace autour de moi, il y avait des formes différentes, et, à l’intérieur d’elles, d’autres formes. J’ai été surprise : il y avait des choses en dehors de moi qui me regardaient les regarder. Il y avait, entre autres, ces deux orbites brillantes qui me surveillaient. J’étais sujet et je voyais des objets en dehors de moi ; je devenais soudainement consciente de moi. Les objets avaient des dimensions, des couleurs, des textures, des sonorités et des odeurs variées. J’avais la conscience aiguë d’exister. J’ai eu une peur terrible et j’ai commencé à pleurer. Une des formes apparut, flottant au-dessus de moi, me prit, commença à émettre des sons apaisants et mit ma bouche sur un mamelon ; c’était ma mère. J’ai été réconfortée de voir qu’un des objets en dehors de moi était là ; c’était moi, c’était à moi, c’était mon goût, mon toucher. Ça avait mon odeur, mon son et ma forme. Je m’y suis enfouie et j’ai disparu dans ses replis à mesure que je m’endormais.

Quand je me suis réveillée, plus tard, j’ai retrouvé la capacité aiguë de discerner les objets dans l’espace. Mais j’ai eu moins peur ; je savais que j’étais en moi et au dehors de moi, aussi. Je n’étais plus innocente, je pensais que je savais quelque chose. L’histoire venait de commencer.

Monica Hathaway, M106
Trad. Maryse pelletier

Considérations sur le son

Que celui qui a des oreilles pour entendre entende.

Le ton « normal » de notre voix est celui qu’on utilise pour se surveiller.

Un son apaisant veut contrôler la tendance à la violence (apaise la bête sauvage, soigne-la).

Un son de séduction camoufle une tendance à l’avidité, à l’amour de soi

Le ton taquin compense un manque d’humour (c’est la peur d’être entraîné dans une situation malgré soi). Il indique : « Je connais tes intentions ».

Le son de la frivolité est destiné à cacher l’étendue de la connaissance des gens — il ne faut pas avoir trop intelligent si on veut survivre.

Le son d’un bavardage constant tend à dissimuler la peur de ce qui est dit ou pourrait être dit par des gens qu’on ne connaît pas encore.

Se retenir de parler est une façon de cacher la tendance à émettre des jugements de valeur sur des personnes.

Le son de la joie est la voix du silence.

D’une façon très inconsciente, nous utilisons le ton de notre voix pour créer des expériences particulières :
un ton apathique demande la sympathie
un ton sympathique demande la confiance
le ton de la propitiation vise la libération de la tristesse
un ton triste demande la cessation de la peur
un ton peureux demande la colère.

Un ton suffisant, vaniteux, dissimule la tendance à croire que les autres ne comprendront pas ce que nous disons.

Le ton cynique cache la tendance à s’accrocher à un idéal romantique.

Le ton qu’on a pour parler est celui qu’on a pour lire. Il est aussi celui qu’on a pour entendre. On pourrait dire que chaque personnalité est basée sur un ton et une énergie uniques en termes d’énergie. Il est possible qu’un ton donné active la partie du cerveau qui, par exemple, envoie des messages suppresseurs de douleur, qui aident à se sentir mieux. Il est possible que ce ton soit celui qu’on appelle guérisseur, apaisant. Cela pourrait expliquer la légende à l’effet que les guérisseurs soient incapables de se guérir eux-mêmes, et pourquoi leur soi-disant art n’est pas fiable. Ils utilisent un ton apaisant pour contrôler leur tendance à la violence. Leur tentative peut réussir pendant un certain temps, jusqu’à ce qu’un événement inattendu éveille leur violence contenue, et qu’alors ils perdent le contrôle de ce qu’ils pensaient être leur pouvoir.

Le ton qu’on utilise pour lire quelque chose pour soi-même m’apparaît vraiment démontrer pourquoi la compréhension est liée à la capacité de se libérer du ton auquel on s’identifie habituellement. Cependant, on trouverait étrange le fait qu’une personne parle ou lise à haute voix dans un autre ton que le sien.

Quand une personne dit qu’elle apprend lentement, il est possible qu’elle aime tellement la connaissance qu’elle en soit incapable de la laisser surgir, ou de la faire bouger. Ou ce pourrait être une forme d’avidité qui se colle à son système de croyance et résiste à toute tentative de partager la connaissance : « La connaissance est l’affaire de Dieu et doit être considérée comme telle. Elle ne peut pas être comprise par de pauvres êtres humains ». Dans ce cas, il s’agit d’un effort pour protéger les secrets divins.

Le son de la colère pourrait tout à fait dissimuler la peur d’être abusé et la tendance à la gentillesse, à la bonté.

Le ton de la tolérance semble déguiser une tendance à avoir d’énormes préjugés.

Il est possible qu’on parle dans un ton et qu’on écoute dans un autre ; on parle avec tolérance, on écoute avec préjugés.

Le son clair qui souhaite écouter et être entendu est le Sambhogakaya

Il est possible que de parler avec un ton rassurant dissimule la tendance à considérer le futur comme menaçant ; ce futur serait vu comme un inconfort, et la seule façon de le rendre confortable serait de dire : Ça va aller ! La « vérité » serait trop destructrice. Les meilleurs plans concoctés par les souris et les hommes ne se déroulent pas toujours comme le voudrait celui qui planifie ; vraiment, les prières faites à un Dieu personnel sont de pauvres substituts pour un état d’éveil véritable.

Qui sont les guérisseurs ? Qui sont ceux qui nous rendent malades ? Des questions, quelqu’un ? La nature dualistique de l’esprit ne nous laisse comme choix que l’espace ouvert.

Monica Hathaway, M105
Trad. Maryse Pelletier

L’individualisme

Des fois, l’individualisme de chacune des personnes de notre société – je suppose le mien aussi – m’ennuie profondément. Chacun a son bobo, son chagrin, son regret, son désir, sa chicane irrésolue, sa préférence pour tel chocolat, sa lancinante douleur provenant de l’enfance, son pied mariton (… Madeleine, son pied mariton Madelon) et peut en parler – longtemps. Mais pour chaque ongle qui fait mal, je pense aux enfants qui meurent de faim au Yémen. Pour chaque bout de peinture qui doit être refait – oh malheur! – sur le mur, je pense aux villes en ruines de Syrie ou d’Irak après le passage de DAECH. Pour chaque couette de cheveu qu’on regrette de devoir replacer sans arrêt dans une coiffure savamment organisée qui définit notre style et nous va bien au visage, je pense aux africaines qui portent de l’eau, tous les jours, sur leur tête et ce, durant des kilomètres. Pour chaque discussion sur le gluten, les OGM, les lipides, le beurre et les croissants, tes préférences, mes préférences, ses préférences, nos préférences, nos maux d’estomac, les vins buvables mais pas trop chers, le resto qui vend de si bonnes pâtisseries mais trop cher, l’absence de vertu des patates en poudre, des haricots trop cuits et du baloné séché, je pense aux enfants qui ne mangent pas suffisamment, et dont l’intelligence, la compréhension, la participation au monde, toute la vie, en fait, sera affectée.

Ça donne de la perspective.
Ça me remet à ma place dans l’univers, diablement privilégiée. Scandaleusement privilégiée.
J’ai juste envie de dire merci, merci, merci. Et j’aimerais tellement ne pas entendre autant de plaintes, partout, tout le temps.

Le maudit individualisme qui nous porte à penser qu’on a droit à tout, le bonheur, l’argent, des nuits d’amour torrides sans fatigue ni odeurs, des enfants propres et polis, un gros VUS polluant devant un paysage paradisiaque et, pourquoi pas, un ou deux serviteurs pour faire notre ménage. Le maudit individualisme qui fait que nos services publics sont exangues, parce que nos gouvernements mollassons et influençables les saignent sous la poussée de compagnies privées dirigées par des individus avides. Le maudit individualisme qui fait que la planète crève parce qu’on a droit, n’est-ce-pas, à notre steak quotidien, notre porc hebdomadaire, notre dinde mensuelle et tout ce qui s’ensuit. On sera bien avancés, avec notre couette de cheveu bien placée, quand l’air sera devenu irrespirable. Ça donnera quoi?

Y a des fois. Des fois que. J’ai envie de me fondre dans la masse. De même oublier mon nom, ma date de naissance, le fait que je suis une femme, et de devenir le liant, la chose commune de notre société. L’eau. L’air. Tout et personne. Personne.

Naissance et mort

C’est le printemps! Les diverses formes de la vie remontent à la surface de la Terre et courent dans les branches. Des crocus jaunes et mauves éclatent, et l’eau des étangs et des ruisseaux frétille de vie. Les merles sont revenus. Quelle délicieuse agitation!

Toi, hiver, où donc es-tu allé?

C’est l’été! Les fleurs s’épanouissent, tournant leur corolle vers le soleil. Les légumes et les fruits murissent et éclatent de saveur dans nos bouches. Les oisillons essaient leurs ailes et les bébés grenouilles sautillent. Le chaud soleil d’après-midi s’installe et la vie ralentit, adoptant un rythme lent et paresseux.

Mais toi, printemps, où es-tu allé?

C’est l’automne! Les feuilles se colorent et se détachent des branches, et les fruits tombent des arbres. Les fleurs meurent une à une. Les variétés d’insectes et d’animaux disparaissent. Les oiseaux s’envolent vers le Sud. On entend le jappement des oies. L’espace entre chacune des choses vivantes s’élargit, semble t-il.

Et toi, été, où t’en es-tu allé?

C’est l’hiver. Tout nous apparaît mort, enterré et affaissé sous le poids de la neige et de la glace. La bise froide pique notre chair et les pensées de ce qu’on appelle la mort surgissent en abondance. Cependant, dans l’essence même de cette disparition, la beauté de tout ce qui germe dans la matrice de la nature confère une majesté à la nudité du ciel et à l’apparent vide de la terre. Le Printemps perdu reste sous forme d’espoir.

Monica Hathaway, M105
trad. Maryse Pelletier

Blanc et noir

Dieu est blanc, incolore, statique, immobile, d’une nature paisible et sereine, mais on ne peut ni le trouver, ni prouver son existence. Satan est noir, multicolore, agité, d’une nature chaotique et passionnée, mais on ne peut ni le trouver, ni prouver son existence. Et cependant, voyant clairement ces créations de l’esprit, l’homme les a immortalisées en blanc et noir.

L’humanité, j’en témoigne, n’est que vanité et tracas.

Monica Hathaway, M105
trad. Maryse Pelletier

En résumé

J’enfouis mes trésors
Mes rêves pour le futur
Dans une grotte secrète
Entre les jolies cuisses de mon aimée

Monica Hathaway, M105
Trad. Maryse Pelletier

Sans promesses

Ne comptez plus sur rien. Calmez-vous.

Suver des vies devient une boîte de Pandore sur laquelle vous ne pouvez pas retenir le couvercle ; juste au moment où vous pensez l’avoir sécurisé, il éclate, poussé par la fermentation.

La spontanéité est l’absence de système.

Monica Hathaway, M105
trad. Maryse Pelletier

QUI

Vous êtes qui vous êtes.
Vous ne pouvez être rien d’autre que ce que vous êtes.
La pensée de s’aimer ou ne pas s’aimer a un côté aussi drôle que de mettre du sel sur un plancher huileux pour s’empêcher de tomber.

Monica Hathaway. M 105
trad. Maryse Pelletier

L’émotion

Elle s’en fout
Elle aime et déteste
Elle attire et repousse
Elle accepte et rejette
Comprenez-vous?

Monica Hathaway, M105
Trad. M. Pelletier

Ne vous en faites pas

Les secrets coulent petit à petit
Inutile d’en arrêter le flot
Ils ne risquent pas de disparaître
Tout se saura.

Monica Hathaway, M 105
traduction de Maryse Pelletier