Monthly Archives: mai 2026

La nuit, les nuits

J’aime la nuit. Les nuits. Toutes, même celles durant lesquelles le tonnerre gronde, venant d’on ne sait où, et nous assommant jusqu’à nous écraser l’âme.

J’aime les nuits. Cette douceur, souvent. Ce calme, cette absence de conflits, sauf intérieurs.

La nuit, c’est
le temps qui prend son temps dans votre esprit, dans votre cœur,
ou qui s’affole pour le lendemain, à cause de ce qui doit être fait et ne l’est pas,
ou qui, de façon fugace, cherche les chagrins encore inconnus ou les joies inimaginables,
ou qui s’attarde à savourer l’ennui profond, durable, socle de la création de tout – Dieu, s’il existe, a dû beaucoup s’ennuyer avant de créer tout ce qui est.

La nuit, c’est le temps où les pieds sortent de l’édredon quand le corps endormi a besoin de se rafraîchir,
c’est le temps de la réflexion, du soi à soi désagréable ou créateur, de la bénédiction du silence,
le temps de se perdre dans l’infini noir du ciel ou dans le mystère de la lune,
le temps des plongées dans l’océan des questions humaines sur le progrès, la stupidité, la folie, l’avidité, la cruauté, la souffrance,
le temps de sourire à l’éphémère de la vie, de l’instant, de l’éclair,
le temps de considérer les dominantes de son caractère et les conséquences de ses actes sur les autres,
le temps de s’exercer au pardon de soi et des autres,
le temps de constater qu’on a des projets – ou qu’on n’en a plus et de résister à l’envie de s’en désoler,
le temps de considérer les prochains gestes à poser dans des conflits, qui ne devraient jamais au grand jamais puisque la vie est trop courte pour, par exemple, se quereller avec ses voisins au sujet de l’ombre que ses arbres projettent sur votre potager,
le temps d’avoir encore et toujours l’envie de savoir ce que compassion veut dire,
le temps d’écouter son compagnon ronfler, mais pas fort, durant quelques secondes, de le toucher du doigt et que, à ce contact, il se tourne et cesse de ronfler, et de sourire à ce geste répété des centaines de fois durant votre vie commune,
le temps de retrouver des souvenirs enfouis et de se poser encore la question de savoir pourquoi cet homme-ci est resté avec vous et pas les autres, et de savoir que c’était quelquefois votre volonté aussi et que, somme toute, peut-être que c’était votre destin que d’atterrir ici, dans ce grand lit beige, avec ce bel animal-là qui dort près de vous avec confiance,
le temps de considérer que peut-être les erreurs n’existent pas, qu’on peut les mettre dans un grand fourre-tout qui s’appelle expérience,
le temps de soupirer à ces questions qui reviennent fréquemment et auxquelles on est fatiguée d’essayer de répondre – malgré soi, parce qu’on a un esprit qui cherche des certitudes et des réponses,
le temps de se méfier encore de son esprit, lequel est connecté avec son caractère, ce vilain, qui veut s’asseoir sur du solide,
le temps de regarder le presque noir tout autour, puis les différences de lumières et de textures qu’on perçoit malgré tout,
La nuit se suffit à elle seule. Nous, il faut accepter d’avoir confiance, de se créer une sécurité sans repère ni support, comme un funambule qui avance au-dessus de gouffre.

Tous les chats ne sont pas gris, la nuit, tous les pleurs ne sont pas muets, toutes les amours ne sont pas consommées.

Vieillir à deux

Lui est un grand gaillard, bâti, beau bonhomme, les yeux bleu de mer, le regard doux, les cheveux gris en bataille. Elle est plus jeune que lui d’au moins dix ans. Elle est très active alors que lui ne sort plus, ou presque. C’est pourquoi, quand nous, les amis, voulons les voir, nous organisons le repas chez eux. Ils en sont ravis. Mais lui atteint rapidement sa limite de convivialité. Quand les libations sont terminées, nous empilons la vaisselle et nous partons, et il a presque hâte à la fin des embrassades pour aller se rasseoir dans son fauteuil.

Il fait des puzzles. Avant, il s’attaquait à des ouvrages de milliers de pièces. Maintenant, il n’a plus ni le courage ni la concentration voulus pour s’attaquer à de grandes images. Alors, tous, nous lui envoyons des 500 pièces, pas une de plus. C’est elle qui les lui apporte, et qui nous rapporte, en échange, ceux qu’il a terminés. C’est le défilé de boîtes que nous, les amis, organisons depuis plus d’un an maintenant.

Je ne sais pas s’il regarde quelquefois le splendide paysage auquel il a accès de son salon : une vallée entière, avec un lac tout au fond, et une forêt dense presque immobile, mais dont l’aspect change de jour en jour, d’heure en heure. J’imagine que, sous une sérénité douce, ce paysage lui rappelle l’impermanence, la mort qui vient. Alors, non, je ne sais pas s’il contemple, comme les aigles le font, la beauté tout juste sous lui, avec l’envie d’y plonger comme dans l’infini.

Ces dernières années, il marchait avec une canne. Maintenant, il a besoin de la marchette. Ses articulations de la hanche et du genou sont presque toutes remplacées, mais elles ne lui laissent aucun répit. Il a mal. Il ne se plaint pas, mais il grimace quand il se lève, s’assoit ou marche. Elle le suit des yeux avec compassion. Voir quelqu’un souffrir sous nos yeux et être incapable de le soulager, c’est sans doute éprouvant, et c’est surtout le rappel lancinant de la réalité de nos corps, des limites de notre condition humaine. C’est un travail de tous les instants que de les accepter.

Nous lui avons demandé, à l’anniversaire de ses 90 ans, l’événement qui a le plus marqué sa vie. Il n’a pas cherché longtemps, il a raconté sa rencontre avec elle, cet éblouissement. Au fond de son regard un peu engourdi, il y avait cet amour, et, comme des ombres légères, des souvenirs agréables de leur vie commune. Elle a ouvert l’album photos et ils ont un peu raconté, sans nostalgie, leur vie d’avant, celle pendant laquelle ils ont tenu une auberge au soleil.

Il s’inquiète quand elle s’absente; elle se restreint donc à des sorties de deux ou trois heures. Un jour, elle est allée à Montréal, ça a duré une demi-journée et il était en état de panique lorsqu’elle l’a rejoint. Elle s’est dit : je l’appellerai plus souvent quand je sortirai. Elle se sent en cage, elle qui a besoin de prendre l’air, de créer, de bouger. Lui est désormais l’ancre qui la tient au quai, loin des tempêtes peut-être, mais aussi loin des vents du large, les plus frais, les plus nourrissants.

Voilà.

C’est vieillir, oui. À deux.

Vieillir.

Avril

Les feuillus sont encore nus, mais ils regorgent de sève. Quand on les émonde, on la voit s’égoutter des rameaux coupés. Les bourgeons grossissent. De jour en jour, ils augmentent de volume et commencent à ouvrir. Apparaissent alors de tendres, minuscules feuilles, toutes promesses, comme des boutons de fleurs. Dont les odeurs subtiles se perdent dans l’air souvent frisquet.

L’herbe est mouillée sous mes pieds. Le sol cède. Je marche vite, de peur d’être aspirée par la boue, par la nappe phréatique qui se gorge de liquide en prévision des sécheresses.

Un geai crève les nuages de son cri strident, ardent. Nulle joie dans ce son, seulement une urgence, un appel. Une crainte, peut-être, un malaise qui ne peut s’empêcher de s’exprimer avec souffrance, avec inquiétude. Est-ce que mes petits survivront à l’été, puis à l’hiver?

Tout attend. Il neigera, peut-être, il pleuvra, certainement. Le gel reviendra avant de s’en aller tout à fait, il nous est attaché, il s’ennuie de nous quand il n’est plus là. Il s’en va donc à regret, sans grâce, en rouspétant.

Mais il lui faut reculer devant le vert qui sourd d’ici et de là, de partout, en fait. Enfin.

Enfin.