J’aime la nuit. Les nuits. Toutes, même celles durant lesquelles le tonnerre gronde, venant d’on ne sait où, et nous assommant jusqu’à nous écraser l’âme.
J’aime les nuits. Cette douceur, souvent. Ce calme, cette absence de conflits, sauf intérieurs.
La nuit, c’est
le temps qui prend son temps dans votre esprit, dans votre cœur,
ou qui s’affole pour le lendemain, à cause de ce qui doit être fait et ne l’est pas,
ou qui, de façon fugace, cherche les chagrins encore inconnus ou les joies inimaginables,
ou qui s’attarde à savourer l’ennui profond, durable, socle de la création de tout – Dieu, s’il existe, a dû beaucoup s’ennuyer avant de créer tout ce qui est.
La nuit, c’est le temps où les pieds sortent de l’édredon quand le corps endormi a besoin de se rafraîchir,
c’est le temps de la réflexion, du soi à soi désagréable ou créateur, de la bénédiction du silence,
le temps de se perdre dans l’infini noir du ciel ou dans le mystère de la lune,
le temps des plongées dans l’océan des questions humaines sur le progrès, la stupidité, la folie, l’avidité, la cruauté, la souffrance,
le temps de sourire à l’éphémère de la vie, de l’instant, de l’éclair,
le temps de considérer les dominantes de son caractère et les conséquences de ses actes sur les autres,
le temps de s’exercer au pardon de soi et des autres,
le temps de constater qu’on a des projets – ou qu’on n’en a plus et de résister à l’envie de s’en désoler,
le temps de considérer les prochains gestes à poser dans des conflits, qui ne devraient jamais au grand jamais puisque la vie est trop courte pour, par exemple, se quereller avec ses voisins au sujet de l’ombre que ses arbres projettent sur votre potager,
le temps d’avoir encore et toujours l’envie de savoir ce que compassion veut dire,
le temps d’écouter son compagnon ronfler, mais pas fort, durant quelques secondes, de le toucher du doigt et que, à ce contact, il se tourne et cesse de ronfler, et de sourire à ce geste répété des centaines de fois durant votre vie commune,
le temps de retrouver des souvenirs enfouis et de se poser encore la question de savoir pourquoi cet homme-ci est resté avec vous et pas les autres, et de savoir que c’était quelquefois votre volonté aussi et que, somme toute, peut-être que c’était votre destin que d’atterrir ici, dans ce grand lit beige, avec ce bel animal-là qui dort près de vous avec confiance,
le temps de considérer que peut-être les erreurs n’existent pas, qu’on peut les mettre dans un grand fourre-tout qui s’appelle expérience,
le temps de soupirer à ces questions qui reviennent fréquemment et auxquelles on est fatiguée d’essayer de répondre – malgré soi, parce qu’on a un esprit qui cherche des certitudes et des réponses,
le temps de se méfier encore de son esprit, lequel est connecté avec son caractère, ce vilain, qui veut s’asseoir sur du solide,
le temps de regarder le presque noir tout autour, puis les différences de lumières et de textures qu’on perçoit malgré tout,
La nuit se suffit à elle seule. Nous, il faut accepter d’avoir confiance, de se créer une sécurité sans repère ni support, comme un funambule qui avance au-dessus de gouffre.
Tous les chats ne sont pas gris, la nuit, tous les pleurs ne sont pas muets, toutes les amours ne sont pas consommées.