Fumée

Un thé Tchai

Qui fume

Trop

Sur ma table

Mes bagues

Qui brillent

Sous l’abat-jour

De ma table

Ma théière cassée

Ma tasse tachée

Mes yeux bandés

Et ma table

Sur quoi tout rancit

Repose s’étale

Pour rien parce que rien

D’intéressant

Énumération

Il y en a qui écrivent comme on remonte à force de bras l’eau d’un puits, avec effort, acharnement, entêtement, espoir
Il y en a qui écrivent comme on rejette son eau trouble dans une source claire
D’autres qui écrivent sans savoir que les mots sont des lames aiguës, aiguisées, et qui tournent le dos quand les couteaux ont frappé
Il y en a qui écrivent en roulant des épaules, convaincus qu’ils flottent au-dessus des épinettes de nos têtes
Il y en a qui écrivent comme on se gargarise, ça renâcle, ça crachote, ça toussote mais ça ne sert à rien
Il y en a qui écrivent comme on cueille une goutte de rosée un matin d’automne froid, avec parcimonie, en frissonnant, avec respect pour la promesse d’un jour nouveau, d’une eau nouvelle
Il y en a qui écrivent comme on descend un fleuve, avec rapides, boues, tourbillons et bouillons d’écume
D’autres qui écrivent comme on tend une main ouverte, paume offerte, au vent qui passe
D’autres, enfin, qui déambulent à travers les mots, les assemblant en une courtepointe bigarrée
Il y en a, il y en a
Il y en a
Et il y a moi
Et mon goût de terre
De sillons
De semences
De soins
Qui, comme plusieurs, veut servir
Qui quoi quand comment
Rien, tout. Vous.
Tout ce qui vit, souffre, entend, sent, pense, agit et réagit
Tous les univers visibles et invisibles de nos âmes dans la tourmente, le froid, l’illusion, le vide et le plein.

Opéra insupportable

Je cherche
un cor tibétain
un violon chinois
une viole mongole
un crissement de cordes éraillées
des cris proférés

des cris sans douleur
des cris sans sons
des cris muets comme des ombres
des cris du fond des âges
ceux des esclaves, des mourants-de-faim, des morts à la guerre, des violés, des révoltés, des assassinés, des amoureux abandonnés

J’entends ces cris
dans ma mémoire
celle du fond des âges
celle d’avant avant
ils explosent
mon haut-parleur

Si je pouvais
avec la viole tibétaine
le violon mongol
le cor anglais
rassembler ces cris
si je pouvais

j’en ferais un opéra insupportable
inécoutable
injouable
définitif
comme la mort
sans rémission
sans répétition

Puis le silence.
et le silence
et le silence

Aujourd’hui

Intense
brumeux
temps de pluie
temps de vent
tant de vent
vent de temps
d’antan

Les rameaux s’étirent se tordent
geignent
pluie de pluie
tant de temps
tant de vent
vent de pluie
vent tordant

le temps ne vieillit pas
le vent de faiblit pas
il s’essouffle il s’affaisse
il chuchote il grommelle
la vie n’a pas de sens
le vent n’a pas de sens
le temps n’est qu’au présent

Ma tête

Je me sentais tellement bien ce matin que, quand je me suis regardée dans la glace pour me coiffer, j’étais tout étonnée d’avoir les cheveux blancs.

Petit guide pratique pour élargir la perception et la conscience

Disons. Mettons qu’un jour vous voulez élargir votre conscience de l’univers. Mettons.

Commencez par regarder vos pieds. Puis, cessez de les regarder et sentez-les sur le sol, n’importe quel sol: gazon, pierre, herbe, roche, bois – mais vous l’identifiez, ça va de soi.

Puis, imaginez la terre sous cet appui. La terre sous le plancher, l’herbe, le béton ou le bois, qui ne sont que des surfaces sans profondeur. Allez dessous. Allez. Voyez les vers de terre, les insectes en dormance, ceux qui se nourrissent des racines, appréciez les cailloux, le sable, l’eau infiltrée, puis, plus bas, les cavernes peut-être, le roc. Allez encore plus loin dessous. Encore plus loin. À des kilomètres dessous. Puis des milliers de kilomètres. Jusqu’à l’autre côté de notre boule, si loin dessous que ça devient loin devant et loin derrière.

Ça y est? Vous êtes rendu en Chine, en Australie?

Maintenant que vous avez les pieds bien déposés sur notre planète, regardez devant vous. Sentez l’air sur vos bras, vos jambes, votre visage. Sur toute votre peau, directement ou à travers vos vêtements. L’air qui fait pression. Un peu. Et qui pénètre dans vos narines et vos poumons. Puis l’espace. Vous aspirez l’espace, en fait. Le lieu où tourne notre planète, ses pollens, ses odeurs, ses nuages, les tempêtes qui s’y préparent, ses âmes errantes (si vous y croyez), ses engins spatiaux, ses déchets spatiaux aussi, ses satellites, sa couche d’ozone, sa lune, le soleil, les trous noirs, les étoiles, notre galaxie…

Il faut un peu de temps et de concentration pour embrasser toute notre galaxie d’un seul souffle, mais on y arrive. Vous êtes partie de cette galaxie-là – et des autres aussi, ne vous en faites pas. Vous, ce souffle minuscule de vie, vous respirez l’immensité, c’est elle qui s’insère dans vos cellules. L’immensité.

Votre conscience vient d’éclater. Elle se projette dams l’infini, un instant au moins.

Et vous souriez. Vous souriez, n’est-ce-pas?

Planter un tilleul

Vieillir, ça ne se passe pas dans la tête, mais dans le corps.

J’ai dans la main droite un pot plein de terre, dans la gauche, une pousse de tilleul, et il faut que j’aille chercher la pelle, du compost, du paillis et le boyau d’arrosage pour mettre en terre cette pousse et l’arroser ensuite. Je fais des calculs pour ne pas faire trois voyages vers la terre, le compost et le boyau, qui sont à trois endroits différents, bien entendu. Déjà que j’ai fait le tour de la maison pour récupérer la pousse de tilleul – je ne savais plus où je l’avais mise. Avant, je ne calculais pas mes pas. Maintenant, si. Ça se fait tout seul, on dirait. J’aime toujours autant l’idée de planter un tilleul, ou n’importe quoi, mais le faire ça demande, un peu. Ça demande autre chose que l’idée.

Et je me surprends à me dire que c’est ça, vieillir. C’est calculer ses pas, ses déplacements pour s’économiser. Mais j’ai planté mes deux tilleuls quand même. Na! Et j’avais mis quelques autres plants en terre avant. Y a toujours ben des limites!



Un vert explosif

Il pleut, il va pleuvoir, il pleuvra, il a plu hier, s’il fallait qu’il pleuve aujourd’hui (on s’y attend), s’il fallait qu’il ne pleuve pas demain (improbable), si on eut voulu qu’il ne pleuvasse (je l’ai cherché un peu, celui-là) pas tant, on aurait choisi un autre pays… et ainsi de suite. Je conjugue le verbe pleuvoir à tous les temps. Les nuages nous passent sous le nez en espagnol et en français. En anglais aussi. Ça rend la réalité de la pluie trois fois plus présente. Et l’humidité qui vient avec.

Les linge à vaisselle ne sèchent plus rien – d’ailleurs ils ne sèchent pas eux non plus-, les souliers nous collent au pied, les sandales deviennent glissantes (et dangereuses), les pantalons et les shorts nous collent là ou vous le pensez, mais on a une belle peau. Ah, ça, quelle belle peau, on a. Quasiment plus de rides, et on ne s’en fait pas d’autres parce qu’on ne plisse pas les yeux pour se protéger du soleil. Ça protège aussi contre le cancer de la peau, ce n’est pas à négliger. On ne peut pas se plaindre de tout.

Et vous devriez voir la couleur de la végétation. Si resplendissante qu’elle en devient brillante même sans soleil. D’un vert explosif. Le vert TNT, je l’appelle. Sans savoir, des fois, si c’est ce TNT ou le tonnerre, qui gronde au loin, souvent. Qui gronde au près itou. Tiens, le voilà qui roule dans la montagne, qui méprise les vallées, qui saute jusqu’ici à gros pas lourds.

Un peu de pluie, avec ça?


Les chiens et les orages.

Ce matin, à la propriété, nous avons un vrai orage, avec ses éclairs et ses coups de tonnerre. Nombreux, retentissants.

Ici, entre nos cinq maisons (nous sommes plusieurs propriétaires), nous avons 3 chiens. Le plus petit, un mâle, qui ne fait pas 2 kilos tout mouillé, n’est impressionné ni par le bruit ni par la pluie; il attend que le calme revienne en mangeant les miettes du déjeuner qui tombent au sol. Le deuxième, une jeune chienne nouvellement atterrie dans notre paysage – elle a été abandonnée sur notre route – qui fait, elle, quelque 15 kilos, cherche ou s’asseoir, se coucher, se rouler pendant le tonnerre et la pluie. On dirait qu’elle n’a pas encore décidé si elle avait peur ou si elle avait mal au ventre quand le tonnerre gronde.

La troisième, en revanche, une chienne aussi, berger allemand, notre plus gros animal, sais très bien comment elle se sent durant l’orage : mal, très mal d’anxiété. Elle se cache dans l’endroit le plus sombre et le plus fermé possible. Dans notre maison, elle se réfugie dans la salle de bains; elle ne va tout simplement pas à la deuxième maison, ou elle doit rester dehors, et, dans la troisième maison, il faut la mettre dans un garde-robe. On peut l’oublier là, elle ne s’en formalise pas. Tout pour éviter le tonnerre, tout!

En somme, les chiens sont aussi différents les uns des autres que les êtres humains.

Moi, pendant que mon homme continue ses activités ordinaires, je m’en vais dans mon lit après avoir fermé les portes et les fenêtres de la maison. J’ai peur que les éclairs traversent la maison et m’atteignent au passage. Ben oui. Pas plus fine que ça.

Danger

Le corps est adapté à la terre et à ses lois, en fait, il appartient à la terre et à sa forme de vie, mais la tête détonne. Déconne, démolit. La tête et ses émotions : orgueil, passion, agression, avidité, peur. La tête est si éloignée des pré-requis nécessaire à la continuation de la vie qu’il se peut très bien qu’elle la détruise. Ben oui. Ben oui.

Détruire. Ben oui, ben oui. C’est amusant. Couper des forêts, verser du pétrole dans les rivières, du plastic jusqu’au fond de l’océan. C’est si amusant.