Le voile

Il n’y a qu’un voile, vraiment, entre la vie et la mort. Et que sommes-nous, vraiment, nous qui voulons détourner le regard de cette fragile frontière?

Perdus dans l’immense immensité de l’univers, encore plus effroyablement immense et démesuré que ce qu’on avait pu en appréhender jusqu’à maintenant, nous sommes d’infimes miettes dont l’égo se dresse, mange, tue et détruit même son support de vie. Quelles sont donc désormais nos chances de survie à long terme sur notre planète, qui roule dans une vastitude froide en constante et inexorable évolution, mais à la vitesse de la cellule de l’éléphant qui a séché dans un désert?

Ce voile entre la vie et la mort, nous le traversons tous les jours.

Mais ni lui, ni rien d‘autre ne nous dira ce que nous sommes vraiment.

Rien.

 

Mon frère

Mon frère est mort.
Mon pied au sol. Presser. Sentir que la chair de mon pied s’écrase contre le sol sous mon poids.
Mon frère est mort.
L’autre pied. Avance. Se pose. Les feuilles mortes bruissent à peine. Elles sont déjà écrasées par d’autres pieds, d’autres poids. Il vente un peu. La peau de mon visage frémit. Le froid.
Mon frère est mort.
J’arrête. Je respire. Les deux pieds au sol. Tranquille.
Mon frère est mort, je suis vivante.
Cela ne veut presque rien dire. Je ne sais plus ce qui nous sépare l’un de l’autre, tellement son image, sa présence, sa belle gueule sont vives en moi.
Je suis vivante, puisque j’ai froid, puisque je pleure. Mon frère mort.

Qui pourrait dire la profondeur des liens qui nous unissent, nous unissaient, nous qui sommes nés des deux mêmes chairs, avons partagé la maison, les années, les conflits, les apprentissages. Nous qui avons développé puis raffermi la connaissance l’un de l’autre, la confiance l’un en l’autre. La familiarité. Le mot vient de famille. La vie. Près l’un de l’autre. Puis loin, puis près.

Mon frère est mort. Son corps, démoli. Son visage, blanc.

Mon pied devant moi. J’avance. Je sens le sol, ses feuilles qui bruissent, mouillées, le froid sur mon visage, mouillé.

Mon frère est mort et j’avance. J’avance.

Mon corps et moi

De plus en plus je fais la différence entre cette entité que je nomme « moi » et mon corps. Bien sûr (pour ce que nous en savons en tout cas), je/moi n’existerais pas sans mon corps. Mais si, auparavant, j’avais tendance m’identifier avec la fille que j’habillais, coiffais, promenais par les chemins aventureux et dont j’étais, ma foi, assez fière, j’ai tendance maintenant à me détacher de mon enveloppe. Non pas à vouloir la quitter, mais à m’en distancer.

Ainsi, je regarde. Ah, voici les articulations qui fonctionnent avec moins de fluidité. Voici les mains qui s’engourdissent plus facilement. Voici que mon corps a froid plus facilement. Voici que je ne peux plus rester assise des heures sans avoir mal en me relevant. Voici, voici, voici…

Je regarde l’usure qui va doucement son petit train, et c’est intéressant. Ça me ramène à l’essentiel, l’impermanence. Et j’ai souvent une envie (fugace, nécessairement) de savourer cet essentiel.

Une vieille dame et son journal

Il y a, oh, très longtemps, j’ai lu une pièce, de Giraudoux, je crois – que Dieu ait son âme et la garde, il était mauvais dramaturge – dans laquelle une vieille dame enjoignait à un jeune homme désespéré de lire un article de journal, toujours le même – elle lui tendait d’ailleurs un journal élimé à plusieurs reprises durant la pièce – parce qu’il contenait une bonne nouvelle. « Lisez ça tous les jours, qu’elle disait, en substance. Il faut nourrir son esprit avec de la joie! »

J’avais trouvé ça très … euh, particulier. Pourquoi proposer à un jeune homme éperdu de chagrin de s’accrocher à une toute petite nouvelle positive ? Pourquoi l’encourager à refuser le désespoir, la peine, la douleur ? C’est notre lot d’êtres humains, non? Je ne comprenais pas, moi qui avais fait le choix de la lucidité et du réalisme – du moins je le croyais.

Eh bien, aujourd’hui, quand je me vois revisionner des séries télé que j’ai aimées, je me sens comme cette vieille femme. Le malheur, l’absence, la douleur, on n’a pas besoin de les chercher, ils nous poursuivent comme une meute de chiens affamés. Une petite émission réjouissante, ça a son effet, à la longue. Ça permet d’enligner des jours tout à fait corrects en termes d’émotion. Je suppose que ça remplace, un peu mais pas beaucoup, le fait d’avoir un enfant à la maison – parce qu’un enfant, c’est joyeux – mais ça, c’est un tout autre sujet, non?

Étrange réalité

Étrange réalité que celle où des êtres à deux pattes, seuls vivants (soi-disant) conscients d’eux-mêmes dans un désert abyssal et inhospitalier de milliards d’années-lumière de cailloux et de feu, se lancent des bombes à la tête pour un petit bout de terrain, un brin d’herbe, un bout de tissu, un arbre mal placé et cela, à cause de dieux qu’ils ont créé de toutes pièces pour se donner une raison d’être. C’est avéré, leur insignifiante nature les porte à se battre, se torturer les uns les autres, se quereller et, pour cela, détruire même ce qui leur permet d’être en vie.

Désolation.

 

Dernière danse

Les feuilles des arbres dansent dans le vent avant de s’écraser et de mourir. 

J’aimerais bien pouvoir faire la même chose, quand le moment sera venu, et sentir sur mon corps le vent qui me pousse dans la direction qu’il veut. 

Dernière danse en tout abandon. 

Coiffure

Un voisin fait les foins

et l’autre, son gazon

C’est coupé de partout

sauf chez moi

où l’herbe se déploie

touffe de poils hirsute

et comme oubliée

sur tête bien rasée

Et hop!

Ma sœur m’appelle, me dit ce que fait mon frère aîné, celui qui vit tout près d’elle; elle me parle de l’état de santé de ce frère drôle, doux, bon communicateur. Puis, le lendemain, je l’appelle et lui raconte que le frère près duquel je vis, moi, m’a engueulée. Ce frère-là a beaucoup travaillé dans sa vie, mais jamais dans une organisation, jamais pour quelqu’un, jamais dans une entreprise. Avec le temps, il est devenu solitaire, entêté et digne (généralement) et je ne cesse pas de vouloir l’aider. De notre troisième frère dont nous sommes toutes les deux éloignées par l’espace mais non pas par le cœur, nous n’avons que de belles choses à raconter, et souhaitons qu’il travaille moins. C’est un artiste, créateur, organisé, amoureux de l’histoire de son coin de pays, qu’il a racontée de multiples façons. Et je lui parle également de notre autre sœur, que je vois moins, mais qui va très bien parce qu’elle a un nouvel amoureux. Et tout cela m’intéresse.

Mon intérêt n’est pas nouveau, remarquez, mais il est augmenté. On dirait que j’ai désormais le temps (et la capacité?) de m’intéresser aux autres sous toutes leurs coutures. Que je prends le temps de recevoir en plein cœur ce qui leur arrive à tous. Je sais maintenant que je ne peux changer ni leur santé, ni leur état d’esprit, ni leurs tics, manies, drôleries et habitudes, et je suppose qu’ils ont compris qu’ils ne peuvent rien changer de moi, même ce qui les agace. La magie c’est que, pour la plupart d’entre nous, on passe par-dessus ces irritations en sautant lestement – et hop! – pour choisir d’aimer ce qui est aimable en chacun d’entre nous et, ma foi, il y a de quoi aimer pour encore un bon moment. Et plus.

La danse d’Hélène

Je n’allais pas bien du tout. Ce n’était pas physique, mais mental, émotif. J’étais confuse, enragée, je me sentais coupable, frustrée, indécise (ben oui!) et mon médecin pratiquant, généraliste, homéopathe et un peu psychothérapeute, m’avait recommandé d’assister à une fin de semaine qu’il avait organisée, laquelle était destinée à expérimenter les liens entre personnes. J’avais dit oui sans enthousiasme, mais il fallait bien que je me soigne d’une façon ou d’une autre, je ne voulais pas mourir de rage et il fallait que je puisse continuer à gagner ma vie, à avoir des idées drôles pour les émissions pour enfants que j’écrivais. J’y réussissais encore, mais je me demandais sérieusement quand mes réserves de légèreté allaient s’épuiser. 

J’étais donc présente à une de ces rencontres ; elle a duré 2 jours et elle rassemblait une vingtaine de participants, sans doute aussi amochés que moi.  Je me tenais en retrait, je jugeais difficiles et exigeants les exercices qui avaient précédé. J’étais à vif, je regardais tout le monde avec méfiance, défiance. Osez donc m’approcher, que mon attitude disait sans doute.

Puis il y eut cet exercice.

Nous étions rassemblés en groupe de 6 ou 7 personnes. Il s’agissait que l’un ou l’une d’entre nous s’installe au centre de notre groupe et, sur la musique improvisée d’un pianiste présent parmi nous, nous devions apporter à cette personne centrale tout le support émotif que nous pouvions, pour l’aider à danser, à se mouvoir, à s’exprimer sur la musique.

C’est une jolie femme qui s’était mise au centre, elle avait la jeune trentaine. Elle avait l’air parfaitement normale – moi aussi, d’ailleurs, remarquez! Je ne me suis pas demandé pourquoi elle était là ni quel était son état, tenant pour acquis qu’elle était en état de souffrance, comme tout le monde autour.

Il m’est resté un souvenir impérissable de cette danse que nous avons improvisée avec elle. À certains moments, elle menaçait de s’écrouler, de chagrin ou d’une souffrance qu’elle assumait, puis, tirant parti de notre présence au moment présent, elle se relevait et recommençait à danser avec grâce – la grâce, en fait, est une énergie faite de douceur et d’harmonie, plus qu’une élégance de geste – puis faiblissait encore, mais revenait à nous pour recevoir. Généreuse, ouverte, humble et bienveillante, telle était son attitude avec nous, ses camarades en énergie. Elle faisait penser à une flamme vacillante, émouvante, qui menaçait sans arrêt de s’éteindre, mais qui recommençait à briller malgré tout, avec courage, avec détermination. J’ai aimé cette jeune femme de s’être prêtée à notre danse commune, d’avoir été vulnérable avec nous, d’avoir accepté notre attention, nos gestes d’aide, notre amour, exprimés par des caresses dans l’espace.

J’ai su plus tard qu’elle s’appelait Hélène.

On était à la fin des années 80. C’était l’époque durant laquelle le SIDA venait d’apparaître, on savait à peine comment la maladie se contractait, l’ignorance de la communauté médicale à son sujet était quasi totale et on donnait aux hémophiles du sang contaminé ; c’est ainsi que, par son conjoint, Hélène avait contracté la maladie.

Elle est morte quelques mois plus tard. On m’a dit, et je n’en doute pas, qu’elle est restée digne, généreuse, chaleureuse jusqu’à son dernier souffle.

Le destin est une cruelle loterie. Mais depuis, quand je pense à ma propre mort, je remercie Hélène d’avoir dansé tour à tour sa vie et sa mort ce jour-là, et me souhaite d’avoir, comme elle, la générosité partager avec mes frères humains, animaux et végétaux, une danse célébrant en joie et en chagrin la vie qui m’a été donnée, et ce, jusqu’à la fin.

Double constat

Ma mémoire, ces années-ci, est un peu comme les tomates que je cueille (en cet automne qui suit un été pluvieux) : pleine de trous.