Sur quoi écrire

Quand l’histoire commence-t-elle?
Quand le rêve commence-t-il et où se termine-t-il?
À qui appartient ce rêve?
Les somnambules marchent, butent et trébuchent,
À qui appartient cette histoire, finalement?
Rêveurs qui rêvent de s’éveiller devant un jour nouveau
Même jour, rêve différent
Chacun raconte une histoire
Chacun est une histoire
Ni vérité ni mensonge
Ni concrète ni abstraite.
Le vent siffle à travers les coquilles vides
Et ne raconte l’histoire de personne
Ni rue, ni marcheur, ni rêveur
Aucun cauchemar n’y vit
C’est le vide des ruelles
Le bonheur mélancolique
La tristesse joyeuse
La chanson des coquillages.

Monica Hathaway,
traduit de l’anglais par Maryse Pelletier

La nuit, les nuits

J’aime la nuit. Les nuits. Toutes, même celles durant lesquelles le tonnerre gronde, venant d’on ne sait où, et nous assommant jusqu’à nous écraser l’âme.

J’aime les nuits. Cette douceur, souvent. Ce calme, cette absence de conflits, sauf intérieurs.

La nuit, c’est
le temps qui prend son temps dans votre esprit, dans votre cœur,
ou qui s’affole pour le lendemain, à cause de ce qui doit être fait et ne l’est pas,
ou qui, de façon fugace, cherche les chagrins encore inconnus ou les joies inimaginables,
ou qui s’attarde à savourer l’ennui profond, durable, socle de la création de tout – Dieu, s’il existe, a dû beaucoup s’ennuyer avant de créer tout ce qui est.

La nuit, c’est le temps où les pieds sortent de l’édredon quand le corps endormi a besoin de se rafraîchir,
c’est le temps de la réflexion, du soi à soi désagréable ou créateur, de la bénédiction du silence,
le temps de se perdre dans l’infini noir du ciel ou dans le mystère de la lune,
le temps des plongées dans l’océan des questions humaines sur le progrès, la stupidité, la folie, l’avidité, la cruauté, la souffrance,
le temps de sourire à l’éphémère de la vie, de l’instant, de l’éclair,
le temps de considérer les dominantes de son caractère et les conséquences de ses actes sur les autres,
le temps de s’exercer au pardon de soi et des autres,
le temps de constater qu’on a des projets – ou qu’on n’en a plus et de résister à l’envie de s’en désoler,
le temps de considérer les prochains gestes à poser dans des conflits, qui ne devraient jamais au grand jamais puisque la vie est trop courte pour, par exemple, se quereller avec ses voisins au sujet de l’ombre que ses arbres projettent sur votre potager,
le temps d’avoir encore et toujours l’envie de savoir ce que compassion veut dire,
le temps d’écouter son compagnon ronfler, mais pas fort, durant quelques secondes, de le toucher du doigt et que, à ce contact, il se tourne et cesse de ronfler, et de sourire à ce geste répété des centaines de fois durant votre vie commune,
le temps de retrouver des souvenirs enfouis et de se poser encore la question de savoir pourquoi cet homme-ci est resté avec vous et pas les autres, et de savoir que c’était quelquefois votre volonté aussi et que, somme toute, peut-être que c’était votre destin que d’atterrir ici, dans ce grand lit beige, avec ce bel animal-là qui dort près de vous avec confiance,
le temps de considérer que peut-être les erreurs n’existent pas, qu’on peut les mettre dans un grand fourre-tout qui s’appelle expérience,
le temps de soupirer à ces questions qui reviennent fréquemment et auxquelles on est fatiguée d’essayer de répondre – malgré soi, parce qu’on a un esprit qui cherche des certitudes et des réponses,
le temps de se méfier encore de son esprit, lequel est connecté avec son caractère, ce vilain, qui veut s’asseoir sur du solide,
le temps de regarder le presque noir tout autour, puis les différences de lumières et de textures qu’on perçoit malgré tout,
La nuit se suffit à elle seule. Nous, il faut accepter d’avoir confiance, de se créer une sécurité sans repère ni support, comme un funambule qui avance au-dessus de gouffre.

Tous les chats ne sont pas gris, la nuit, tous les pleurs ne sont pas muets, toutes les amours ne sont pas consommées.

Vieillir à deux

Lui est un grand gaillard, bâti, beau bonhomme, les yeux bleu de mer, le regard doux, les cheveux gris en bataille. Elle est plus jeune que lui d’au moins dix ans. Elle est très active alors que lui ne sort plus, ou presque. C’est pourquoi, quand nous, les amis, voulons les voir, nous organisons le repas chez eux. Ils en sont ravis. Mais lui atteint rapidement sa limite de convivialité. Quand les libations sont terminées, nous empilons la vaisselle et nous partons, et il a presque hâte à la fin des embrassades pour aller se rasseoir dans son fauteuil.

Il fait des puzzles. Avant, il s’attaquait à des ouvrages de milliers de pièces. Maintenant, il n’a plus ni le courage ni la concentration voulus pour s’attaquer à de grandes images. Alors, tous, nous lui envoyons des 500 pièces, pas une de plus. C’est elle qui les lui apporte, et qui nous rapporte, en échange, ceux qu’il a terminés. C’est le défilé de boîtes que nous, les amis, organisons depuis plus d’un an maintenant.

Je ne sais pas s’il regarde quelquefois le splendide paysage auquel il a accès de son salon : une vallée entière, avec un lac tout au fond, et une forêt dense presque immobile, mais dont l’aspect change de jour en jour, d’heure en heure. J’imagine que, sous une sérénité douce, ce paysage lui rappelle l’impermanence, la mort qui vient. Alors, non, je ne sais pas s’il contemple, comme les aigles le font, la beauté tout juste sous lui, avec l’envie d’y plonger comme dans l’infini.

Ces dernières années, il marchait avec une canne. Maintenant, il a besoin de la marchette. Ses articulations de la hanche et du genou sont presque toutes remplacées, mais elles ne lui laissent aucun répit. Il a mal. Il ne se plaint pas, mais il grimace quand il se lève, s’assoit ou marche. Elle le suit des yeux avec compassion. Voir quelqu’un souffrir sous nos yeux et être incapable de le soulager, c’est sans doute éprouvant, et c’est surtout le rappel lancinant de la réalité de nos corps, des limites de notre condition humaine. C’est un travail de tous les instants que de les accepter.

Nous lui avons demandé, à l’anniversaire de ses 90 ans, l’événement qui a le plus marqué sa vie. Il n’a pas cherché longtemps, il a raconté sa rencontre avec elle, cet éblouissement. Au fond de son regard un peu engourdi, il y avait cet amour, et, comme des ombres légères, des souvenirs agréables de leur vie commune. Elle a ouvert l’album photos et ils ont un peu raconté, sans nostalgie, leur vie d’avant, celle pendant laquelle ils ont tenu une auberge au soleil.

Il s’inquiète quand elle s’absente; elle se restreint donc à des sorties de deux ou trois heures. Un jour, elle est allée à Montréal, ça a duré une demi-journée et il était en état de panique lorsqu’elle l’a rejoint. Elle s’est dit : je l’appellerai plus souvent quand je sortirai. Elle se sent en cage, elle qui a besoin de prendre l’air, de créer, de bouger. Lui est désormais l’ancre qui la tient au quai, loin des tempêtes peut-être, mais aussi loin des vents du large, les plus frais, les plus nourrissants.

Voilà.

C’est vieillir, oui. À deux.

Vieillir.

Avril

Les feuillus sont encore nus, mais ils regorgent de sève. Quand on les émonde, on la voit s’égoutter des rameaux coupés. Les bourgeons grossissent. De jour en jour, ils augmentent de volume et commencent à ouvrir. Apparaissent alors de tendres, minuscules feuilles, toutes promesses, comme des boutons de fleurs. Dont les odeurs subtiles se perdent dans l’air souvent frisquet.

L’herbe est mouillée sous mes pieds. Le sol cède. Je marche vite, de peur d’être aspirée par la boue, par la nappe phréatique qui se gorge de liquide en prévision des sécheresses.

Un geai crève les nuages de son cri strident, ardent. Nulle joie dans ce son, seulement une urgence, un appel. Une crainte, peut-être, un malaise qui ne peut s’empêcher de s’exprimer avec souffrance, avec inquiétude. Est-ce que mes petits survivront à l’été, puis à l’hiver?

Tout attend. Il neigera, peut-être, il pleuvra, certainement. Le gel reviendra avant de s’en aller tout à fait, il nous est attaché, il s’ennuie de nous quand il n’est plus là. Il s’en va donc à regret, sans grâce, en rouspétant.

Mais il lui faut reculer devant le vert qui sourd d’ici et de là, de partout, en fait. Enfin.

Enfin.

Envier les pierres

Je suis remuée, ces temps-ci, par une pensée obsédante, troublante.

On pourrait s’entendre pour affirmer que la vie et son évolution ont finalement, après plusieurs centaines de millénaires, réussi des chefs-d’œuvre tels que les corps des mammifères, et surtout le corps humain. Avec leurs tissus, leur système sanguin, leur système lymphatique, leur intelligence, leur intuition, leur capacité d’apprendre, d’agir et de transformer, la recherche du confort, ces organismes vivants sont si complexes, si sophistiqués, que c’est d’un illogisme fou de leur donner tout au plus une centaine d’années à vivre. Et encore, pas dans les meilleures conditions pour plusieurs. Le plus étonnant, dans tout ça, est qu’il paraît que c’est l’oxygène qui leur permet de vivre qui les fait rouiller aussi, les oxyde à la longue (pas si longue que ça).

Au bout du compte, on aurait de quoi envier les pierres, si elles pouvaient se déplacer seules.

Courte histoire de bonheur

Hier, un ami nous a raconté son histoire. Jeune, il n’avait d’autre ambition que d’être bien, avec un toit sur la tête et de quoi manger tous les jours. Il s’est rendu compte rapidement que, pour se procurer ce bonheur tout simple, il devrait gagner des sous. Comme quoi le bonheur de ne rien faire vient en travaillant.

Floue

Déstabilisée aujourd’hui.

Il fait chaud à mourir. Je me suis couchée.

Je sens mes contours flous, comme si le fait de n’avoir parlé à personne depuis 4 jours me liquéfiait. Je ne sais plus où mon corps s’arrête. Les autres m’apparaissent avoir quelque chose de solide à l’intérieur : ils aiment le sel, pas le poivre, le rouge leur va bien, pas ce rouge-là, mais un autre qui a un peu de bleu dedans, ils aiment que la dentelle soit écrue et qu’elle ne dépasse pas je ne sais quoi et ils portent des talons ou des espadrilles à la dernière mode, très confortable dont ils sont très fiers et ainsi de suite.

Je me regarde, je me fiche de ce que j’aime et de ce que je porte, je ne sais pas ce que je pense, je m’en fous d’ailleurs, je me sens floue par rapport à eux. Floue. Les contours indéfinis. En eau, en fait.

Mais pas dans un bol, même pas dans un bain. Dans un océan.

Désarroi

Je reviens d’une école où j’ai joué à l’auteure pour des enfants

Me suis effilochée quelque part dans l’espace entre eux et moi
Donner des réponses simples à des questions comme : pourquoi vous écrivez où prenez-vous vos idées pourquoi vous écrivez pas de Harry Potter
ça m’épuise
J’ai l’impression de raconter des mensonges

J’ai pas choisi d’écrire c’est l’écriture qui m’a choisie, je prends mes idées dans ma tête dans ma tête dans mes yeux dans vos yeux dans mes rêves mes chagrins mes casseroles mes projets, le peu de soleil que je vois de temps en temps l’hiver et je sais pas quoi d’autre. Mes idées me viennent j’en ai trop je suis obligée de choisir je vivrai pas assez longtemps pour les écrire toutes j’en laisserai pour les autres après moi c’est certain tenez prenez-les libérez-m’en.

Oh des bras chauds quelque part s’il-vous-plaît que je me rassemble.

Autoportrait d’une oeuvre pour adolescents

Moi je suis l’idée. J’existais depuis le commencement du monde. C’est, en tous cas, ma sensation. Et j’ai attendu tout ce temps.
Pas n’importe quelle idée. Une idée pour les ados. Parfaitement. Pas pour ceux qui ont fini de grandir et qui sont broyés déjà par la roue d’engrenage du travail, non. Moi je suis née pour et par ceux qui hésitent entre l’enfance et le futur, se demandent qui ils sauveront, quel territoire ils conquerront, quelle gloire ils connaîtront et sur quelle tribune, pourquoi leurs poils poussent ou qui se jurent de ne faire que de la musique dans leur vie et qui ne veulent surtout pas devenir comme leurs parents. Et ainsi de suite. Ceux qui sont nourris de la puissance de leurs rêves diversifiés et changeants.
Je suis différente des idées pour les adultes. Moi j’ai un point couleur sang en mon centre. Quand on appuie, ça fait mal et malaise, ça creuse si loin que c’est capable de franchir des montagnes de mystères.
Donc, je suis l’idée et je choisis un auteur. Une autrice, dans ce cas-ci.
Je patiente. J’attends un de ces jours où elle a plein d’espace à l’intérieur, où elle est comme un paysage nu, avec un fond de ciel qui ressemble à celui de son adolescence. Il faut ça pour me catapulter en elle. Autrement, j’atterrirais à côté et j’aurais attendu toute l’éternité d’avant pour rien.
Je choisis, par exemple, un moment où elle vient de croiser des jeunes mal dans leur peau, un instant où elle tente pour la énième fois de classer une vieille photo (elle en est incapable), ou un autre durant lequel le souvenir de la voix de sa mère lui parle de poudre à pâte et de gâteau, ou celui de la journée où, plongeant du tremplin dans le lac de son adolescence, elle a constaté avec dégoût qu’un infirme impuissant (C’est ce qu’on lui a dit à l »poque) la regardait de la plage avec des lunettes d’approche. Il faut cela pour que je puisse m’installer en elle, vous voyez. Un espace. Une opportunité. Un instant magique – de mon point de vue.
Remarquez, j’ai des camarades que j’aimais beaucoup, d’autres idées qui sont mortes d’épuisement en essayant de se loger en elle. Nous, les idées, ne réussissons pas à tout coup, faudrait pas exagérer, ce serait nous enlever du mérite. Non, pour nous implanter solidement, il faut la faire craquer. Comme une coquille – je trouve qu’avec les années sa coquille est de plus en plus tendre, je ne sais pas où ça la mènera, mon autrice.
Une fois installée en elle, je suis indélogeable. Elle peut s’efforcer de m’oublier en baisant, en faisant de la menuiserie ou du ménage (ce que je n’ai pas subi, pour ma part, elle n’en fait pas souvent), en voyageant (alors qu’elle déteste ça mais ne le dites à personne, ce n’est pas ben vu), elle en est incapable. Obligée, qu’elle est, de me nourrir, me construire, me faire grandir ; de travailler, quoi. Obligée. Je la tiens serré, je ne la lâche pas, je lui colle à la peu, je la réveille la nuit, je la surprends en plein jour alors qu’elle s’étend pour se reposer – de ne plus dormir la nuit -, je la vampirise. C’est ma nature, je n’y peux rien.
Alors, elle écrit une histoire, celle que je portais depuis la nuit des temps. Avec tout au fond d’elle le souvenir de ce lac et de cet homme au souvenir duquel elle a encore envie de vomir, et celui des rêves qui lui paraissaient inaccessibles, ou des émois qui lui étaient si étrangers qu’elle aurait pu en mourir. C’est avec ça qu’elle écrit, la pauvre, quand elle travaille pour les jeunes. Collée à la confusion et à la souffrance qui ont donné du souffle à son talent.
C’est comme ça que je deviens une œuvre. Un truc établi, imprimé.
Puis une autre idée, une amie à moi pousse, force, jour du coude pour prendre la place que je n’occupe plus; elle aussi a un relent de mystère et une envie irrépressible de voir le jour. Un autre point rouge sang qui la fera craquer. Elle est si craquelée, mon autrice, que sa coquille va tomber en poussière bientôt. Ça doit venir avec l’âge. Plus on est loin de son adolescence, plus il faut être brisée pour y avoir accès, je suppose. C’est ce que je me dis.
C’est ce que je me dis, oui. Mais moi, je suis bien tranquille. Je me repose. Après m’être développée, être devenue une histoire complète, belle, émouvante, je me repose. Entre les pages de son livre, entre les mains des adolescents qui ont les yeux rivés sur moi, incapables de s’arrêter jusqu’à ce que j’aie rendu mon dernier mot, à la dernière page. À la dernière page. Ah, la belle vie. Quasi éternelle, aussi. Quasi.

Fleur de corossol…

… appelé ici, au Costa Rica, guanabana.