Lui est un grand gaillard, bâti, beau bonhomme, les yeux bleu de mer, le regard doux, les cheveux gris en bataille. Elle est plus jeune que lui d’au moins dix ans. Elle est très active alors que lui ne sort plus, ou presque. C’est pourquoi, quand nous, les amis, voulons les voir, nous organisons le repas chez eux. Ils en sont ravis. Mais lui atteint rapidement sa limite de convivialité. Quand les libations sont terminées, nous empilons la vaisselle et nous partons, et il a presque hâte à la fin des embrassades pour aller se rasseoir dans son fauteuil.
Il fait des puzzles. Avant, il s’attaquait à des ouvrages de milliers de pièces. Maintenant, il n’a plus ni le courage ni la concentration voulus pour s’attaquer à de grandes images. Alors, tous, nous lui envoyons des 500 pièces, pas une de plus. C’est elle qui les lui apporte, et qui nous rapporte, en échange, ceux qu’il a terminés. C’est le défilé de boîtes que nous, les amis, organisons depuis plus d’un an maintenant.
Je ne sais pas s’il regarde quelquefois le splendide paysage auquel il a accès de son salon : une vallée entière, avec un lac tout au fond, et une forêt dense presque immobile, mais dont l’aspect change de jour en jour, d’heure en heure. J’imagine que, sous une sérénité douce, ce paysage lui rappelle l’impermanence, la mort qui vient. Alors, non, je ne sais pas s’il contemple, comme les aigles le font, la beauté tout juste sous lui, avec l’envie d’y plonger comme dans l’infini.
Ces dernières années, il marchait avec une canne. Maintenant, il a besoin de la marchette. Ses articulations de la hanche et du genou sont presque toutes remplacées, mais elles ne lui laissent aucun répit. Il a mal. Il ne se plaint pas, mais il grimace quand il se lève, s’assoit ou marche. Elle le suit des yeux avec compassion. Voir quelqu’un souffrir sous nos yeux et être incapable de le soulager, c’est sans doute éprouvant, et c’est surtout le rappel lancinant de la réalité de nos corps, des limites de notre condition humaine. C’est un travail de tous les instants que de les accepter.
Nous lui avons demandé, à l’anniversaire de ses 90 ans, l’événement qui a le plus marqué sa vie. Il n’a pas cherché longtemps, il a raconté sa rencontre avec elle, cet éblouissement. Au fond de son regard un peu engourdi, il y avait cet amour, et, comme des ombres légères, des souvenirs agréables de leur vie commune. Elle a ouvert l’album photos et ils ont un peu raconté, sans nostalgie, leur vie d’avant, celle pendant laquelle ils ont tenu une auberge au soleil.
Il s’inquiète quand elle s’absente; elle se restreint donc à des sorties de deux ou trois heures. Un jour, elle est allée à Montréal, ça a duré une demi-journée et il était en état de panique lorsqu’elle l’a rejoint. Elle s’est dit : je l’appellerai plus souvent quand je sortirai. Elle se sent en cage, elle qui a besoin de prendre l’air, de créer, de bouger. Lui est désormais l’ancre qui la tient au quai, loin des tempêtes peut-être, mais aussi loin des vents du large, les plus frais, les plus nourrissants.
Voilà.
C’est vieillir, oui. À deux.
Vieillir.

