Les contes et la vie

Hier, durant le spectacle « La folle épopée de Monsieur Paul », une réplique m’a atteint droit au cœur : Monsieur Paul est un conteur fatigué, il va mourir, et, avant de partir pour tout de bon, il avoue « Je n’ai plus d’histoires à raconter ».

Oui, que je me suis dit, quand je serai arrivée à la dernière page du livre des fables, pièces, contes, scènes, romans, invention, émotions que j’ai mise en mots, en idées, en scène, en images durant plusieurs dizaines d’années, quand je serai comme Monsieur Paul, au bout de mes histoires, ce sera le signe de ma fin. Littéralement.

D’ici là, j’en écrirai encore quelques-unes. Ou plusieurs. Ou plusieurs dizaines, avant que se termine ma folle épopée personnelle.

Les conteurs, les conteuses, ça a la vie remuante.

Ma sœur, le Scrabble et moi.

Ma sœur aînée et moi nous jouons ensemble au Scrabble sur nos tablettes électroniques. Nous avons plusieurs parties en marche, auxquelles nous « travaillons » tous les jours.

Elle vit seule. Je ne sais quelle idée elle a eue, dernièrement, mais elle m’a signalé que, si elle ne jouait pas trois jours de suite, ça signifierait qu’elle est morte. Et elle m’indiquait où aller chercher, dans son petit appartement, les dossiers dont j’aurai besoin, le cas échéant.

Depuis, chaque fois que je joue au Scrabble avec elle, il y a une porte noire en filigrane qui flotte à deux mètres de moi, à ma droite, que je ne veux pas regarder. Mais la porte est si grande, son filigrane devient si épais qu’il s’impose à ma conscience, et je pleure à l’avance à la pensée du jour où ma sœur ne sera plus là.

Maudit Scrabble.

Le corps, cette entité, participe à une danse universelle de possibilités infinies, l’espace-temps étant le théâtre sur lequel il se meut.

Si les sens sont ouverts, les possibilités sont perçues spontanément, et la danse raconte la beauté, la magnificence et l’abandon propres à chaque instant de vie. Peu importe ce qui se passe durant cet instant, le corps agit de façon vraie et appropriée, parce qu’il trouve intuitivement sa place dans l’ensemble.

Si les jugements surgis de la mémoire, les conceptualisations, les classifications, les identifications, etc., viennent interférer avec les perceptions, les mouvements et les réactions du corps naissent d’une base désincarnée – celle du champ des perceptions désincarnées. Alors, la danse se trouble, stagne et s’alourdit, encombrée par les rappels de comment le corps devrait bouger, comment il devrait agir ou ressentir, voir ou entendre, goûter, sentir ou penser.

C’est ainsi que le corps devient « mon corps », « moi-même », et il y a d’autres corps autour qui deviennent aussi des « moi » et « moi-même ». La danse devient bizarre, les danseurs butent, se heurtent les uns aux autres, et, pris de vertige, tombent de fatigue devant les exigences des sens désincarnés.

Quand la musique du moment originel n’est pas perçue spontanément, le rythme des mouvements est faussé. Les danseurs ont cessé leur danse, ils sont devenus des praticiens. C’est à ce moment qu’ils doivent redécouvrir l’espace offert par les six sens à chaque instant.

C’est la façon de pratiquer « La Méditation des six sens. »

Texte de Monica Hathaway
traduit de l’anglais par Maryse Pelletier

Les sens désincarnés

Le désir

Normalement, on ne désire pas être soi. On désire être quelqu’un ou quelque chose d’autre, ou avoir quelqu’un d’autre. Posséder ce qu’on possède déjà est trop facile, ça ne représente aucun défi. On désire combattre, conquérir quelqu’un ou quelque chose pour prouver qu’on a une valeur. On est en état d’insatisfaction constante de sorte que, même si on a, on n’a pas. C’est comme manger des chips, c’est impossible de s’arrêter. On désire explorer et goûter toutes les possibilités. On est un danseur né et on veut être chanteur et vice-versa. Si on naît homme, on désire peut-être être femme, si on est né femme, on désire peut-être être un homme. Normalement, ce qu’on possède ne fait pas l’objet de notre désir. C’est ce qu’on ne possède pas qu’on veut avoir. « Je voudrais avoir ce talent-là plutôt que celui-ci ».

Il ne s’agit pas de laisser tomber le sujet ou l’objet du désir. Le désir est érigé à partir d’un concept et d’une image mentale de l’activité possible avec le sujet ou l’objet. On ne peut pas laisser aller un sujet ou un objet qui ne nous appartient pas au point de départ (sexe ou chips).

C’est le désir lui-même qu’on doit laisser tomber, le désir et ses échafaudages pour ce qui est autre. Toute l’énergie qu’on utilise en désirant veut nous faire croire qu’on devrait être récompensés du fait d’avoir un désir et de le satisfaire. Mais, hélas, un événement réel ne sera jamais à la hauteur de la représentation qu’on en a dans l’univers mental. Il est toujours insatisfaisant, jamais précisément comme l’image qu’on s’en est faite, laquelle est un nuage qu’on expérimente ; c’est le nuage de notre désir.

On dit qu’on veut pratiquer le maintien de l’attention, la méditation. Pourquoi ne pas plutôt dire qu’on en a l’intention? Le désir bloque la route, l’obscurcit, et apeure l’esprit, ce cheval fou, le plongeant dans une frénésie de gestes faux. Le désir est une vallée pleine de serpents venimeux que la méditation libère.

Texte de Monica Hathaway
traduit de l’anglais par Maryse Pelletier

Sur quoi écrire

Quand l’histoire commence-t-elle?
Quand le rêve commence-t-il et où se termine-t-il?
À qui appartient ce rêve?
Les somnambules marchent, butent et trébuchent,
À qui appartient cette histoire, finalement?
Rêveurs qui rêvent de s’éveiller devant un jour nouveau
Même jour, rêve différent
Chacun raconte une histoire
Chacun est une histoire
Ni vérité ni mensonge
Ni concrète ni abstraite.
Le vent siffle à travers les coquilles vides
Et ne raconte l’histoire de personne
Ni rue, ni marcheur, ni rêveur
Aucun cauchemar n’y vit
C’est le vide des ruelles
Le bonheur mélancolique
La tristesse joyeuse
La chanson des coquillages.

Monica Hathaway,
traduit de l’anglais par Maryse Pelletier

La nuit, les nuits

J’aime la nuit. Les nuits. Toutes, même celles durant lesquelles le tonnerre gronde, venant d’on ne sait où, et nous assommant jusqu’à nous écraser l’âme.

J’aime les nuits. Cette douceur, souvent. Ce calme, cette absence de conflits, sauf intérieurs.

La nuit, c’est
le temps qui prend son temps dans votre esprit, dans votre cœur,
ou qui s’affole pour le lendemain, à cause de ce qui doit être fait et ne l’est pas,
ou qui, de façon fugace, cherche les chagrins encore inconnus ou les joies inimaginables,
ou qui s’attarde à savourer l’ennui profond, durable, socle de la création de tout – Dieu, s’il existe, a dû beaucoup s’ennuyer avant de créer tout ce qui est.

La nuit, c’est le temps où les pieds sortent de l’édredon quand le corps endormi a besoin de se rafraîchir,
c’est le temps de la réflexion, du soi à soi désagréable ou créateur, de la bénédiction du silence,
le temps de se perdre dans l’infini noir du ciel ou dans le mystère de la lune,
le temps des plongées dans l’océan des questions humaines sur le progrès, la stupidité, la folie, l’avidité, la cruauté, la souffrance,
le temps de sourire à l’éphémère de la vie, de l’instant, de l’éclair,
le temps de considérer les dominantes de son caractère et les conséquences de ses actes sur les autres,
le temps de s’exercer au pardon de soi et des autres,
le temps de constater qu’on a des projets – ou qu’on n’en a plus et de résister à l’envie de s’en désoler,
le temps de considérer les prochains gestes à poser dans des conflits, qui ne devraient jamais au grand jamais puisque la vie est trop courte pour, par exemple, se quereller avec ses voisins au sujet de l’ombre que ses arbres projettent sur votre potager,
le temps d’avoir encore et toujours l’envie de savoir ce que compassion veut dire,
le temps d’écouter son compagnon ronfler, mais pas fort, durant quelques secondes, de le toucher du doigt et que, à ce contact, il se tourne et cesse de ronfler, et de sourire à ce geste répété des centaines de fois durant votre vie commune,
le temps de retrouver des souvenirs enfouis et de se poser encore la question de savoir pourquoi cet homme-ci est resté avec vous et pas les autres, et de savoir que c’était quelquefois votre volonté aussi et que, somme toute, peut-être que c’était votre destin que d’atterrir ici, dans ce grand lit beige, avec ce bel animal-là qui dort près de vous avec confiance,
le temps de considérer que peut-être les erreurs n’existent pas, qu’on peut les mettre dans un grand fourre-tout qui s’appelle expérience,
le temps de soupirer à ces questions qui reviennent fréquemment et auxquelles on est fatiguée d’essayer de répondre – malgré soi, parce qu’on a un esprit qui cherche des certitudes et des réponses,
le temps de se méfier encore de son esprit, lequel est connecté avec son caractère, ce vilain, qui veut s’asseoir sur du solide,
le temps de regarder le presque noir tout autour, puis les différences de lumières et de textures qu’on perçoit malgré tout,
La nuit se suffit à elle seule. Nous, il faut accepter d’avoir confiance, de se créer une sécurité sans repère ni support, comme un funambule qui avance au-dessus de gouffre.

Tous les chats ne sont pas gris, la nuit, tous les pleurs ne sont pas muets, toutes les amours ne sont pas consommées.

Vieillir à deux

Lui est un grand gaillard, bâti, beau bonhomme, les yeux bleu de mer, le regard doux, les cheveux gris en bataille. Elle est plus jeune que lui d’au moins dix ans. Elle est très active alors que lui ne sort plus, ou presque. C’est pourquoi, quand nous, les amis, voulons les voir, nous organisons le repas chez eux. Ils en sont ravis. Mais lui atteint rapidement sa limite de convivialité. Quand les libations sont terminées, nous empilons la vaisselle et nous partons, et il a presque hâte à la fin des embrassades pour aller se rasseoir dans son fauteuil.

Il fait des puzzles. Avant, il s’attaquait à des ouvrages de milliers de pièces. Maintenant, il n’a plus ni le courage ni la concentration voulus pour s’attaquer à de grandes images. Alors, tous, nous lui envoyons des 500 pièces, pas une de plus. C’est elle qui les lui apporte, et qui nous rapporte, en échange, ceux qu’il a terminés. C’est le défilé de boîtes que nous, les amis, organisons depuis plus d’un an maintenant.

Je ne sais pas s’il regarde quelquefois le splendide paysage auquel il a accès de son salon : une vallée entière, avec un lac tout au fond, et une forêt dense presque immobile, mais dont l’aspect change de jour en jour, d’heure en heure. J’imagine que, sous une sérénité douce, ce paysage lui rappelle l’impermanence, la mort qui vient. Alors, non, je ne sais pas s’il contemple, comme les aigles le font, la beauté tout juste sous lui, avec l’envie d’y plonger comme dans l’infini.

Ces dernières années, il marchait avec une canne. Maintenant, il a besoin de la marchette. Ses articulations de la hanche et du genou sont presque toutes remplacées, mais elles ne lui laissent aucun répit. Il a mal. Il ne se plaint pas, mais il grimace quand il se lève, s’assoit ou marche. Elle le suit des yeux avec compassion. Voir quelqu’un souffrir sous nos yeux et être incapable de le soulager, c’est sans doute éprouvant, et c’est surtout le rappel lancinant de la réalité de nos corps, des limites de notre condition humaine. C’est un travail de tous les instants que de les accepter.

Nous lui avons demandé, à l’anniversaire de ses 90 ans, l’événement qui a le plus marqué sa vie. Il n’a pas cherché longtemps, il a raconté sa rencontre avec elle, cet éblouissement. Au fond de son regard un peu engourdi, il y avait cet amour, et, comme des ombres légères, des souvenirs agréables de leur vie commune. Elle a ouvert l’album photos et ils ont un peu raconté, sans nostalgie, leur vie d’avant, celle pendant laquelle ils ont tenu une auberge au soleil.

Il s’inquiète quand elle s’absente; elle se restreint donc à des sorties de deux ou trois heures. Un jour, elle est allée à Montréal, ça a duré une demi-journée et il était en état de panique lorsqu’elle l’a rejoint. Elle s’est dit : je l’appellerai plus souvent quand je sortirai. Elle se sent en cage, elle qui a besoin de prendre l’air, de créer, de bouger. Lui est désormais l’ancre qui la tient au quai, loin des tempêtes peut-être, mais aussi loin des vents du large, les plus frais, les plus nourrissants.

Voilà.

C’est vieillir, oui. À deux.

Vieillir.

Avril

Les feuillus sont encore nus, mais ils regorgent de sève. Quand on les émonde, on la voit s’égoutter des rameaux coupés. Les bourgeons grossissent. De jour en jour, ils augmentent de volume et commencent à ouvrir. Apparaissent alors de tendres, minuscules feuilles, toutes promesses, comme des boutons de fleurs. Dont les odeurs subtiles se perdent dans l’air souvent frisquet.

L’herbe est mouillée sous mes pieds. Le sol cède. Je marche vite, de peur d’être aspirée par la boue, par la nappe phréatique qui se gorge de liquide en prévision des sécheresses.

Un geai crève les nuages de son cri strident, ardent. Nulle joie dans ce son, seulement une urgence, un appel. Une crainte, peut-être, un malaise qui ne peut s’empêcher de s’exprimer avec souffrance, avec inquiétude. Est-ce que mes petits survivront à l’été, puis à l’hiver?

Tout attend. Il neigera, peut-être, il pleuvra, certainement. Le gel reviendra avant de s’en aller tout à fait, il nous est attaché, il s’ennuie de nous quand il n’est plus là. Il s’en va donc à regret, sans grâce, en rouspétant.

Mais il lui faut reculer devant le vert qui sourd d’ici et de là, de partout, en fait. Enfin.

Enfin.

Envier les pierres

Je suis remuée, ces temps-ci, par une pensée obsédante, troublante.

On pourrait s’entendre pour affirmer que la vie et son évolution ont finalement, après plusieurs centaines de millénaires, réussi des chefs-d’œuvre tels que les corps des mammifères, et surtout le corps humain. Avec leurs tissus, leur système sanguin, leur système lymphatique, leur intelligence, leur intuition, leur capacité d’apprendre, d’agir et de transformer, la recherche du confort, ces organismes vivants sont si complexes, si sophistiqués, que c’est d’un illogisme fou de leur donner tout au plus une centaine d’années à vivre. Et encore, pas dans les meilleures conditions pour plusieurs. Le plus étonnant, dans tout ça, est qu’il paraît que c’est l’oxygène qui leur permet de vivre qui les fait rouiller aussi, les oxyde à la longue (pas si longue que ça).

Au bout du compte, on aurait de quoi envier les pierres, si elles pouvaient se déplacer seules.

Courte histoire de bonheur

Hier, un ami nous a raconté son histoire. Jeune, il n’avait d’autre ambition que d’être bien, avec un toit sur la tête et de quoi manger tous les jours. Il s’est rendu compte rapidement que, pour se procurer ce bonheur tout simple, il devrait gagner des sous. Comme quoi le bonheur de ne rien faire vient en travaillant.