Moi je suis l’idée. J’existais depuis le commencement du monde. C’est, en tous cas, ma sensation. Et j’ai attendu tout ce temps.
Pas n’importe quelle idée. Une idée pour les ados. Parfaitement. Pas pour ceux qui ont fini de grandir et qui sont broyés déjà par la roue d’engrenage du travail, non. Moi je suis née pour et par ceux qui hésitent entre l’enfance et le futur, se demandent qui ils sauveront, quel territoire ils conquerront, quelle gloire ils connaîtront et sur quelle tribune, pourquoi leurs poils poussent ou qui se jurent de ne faire que de la musique dans leur vie et qui ne veulent surtout pas devenir comme leurs parents. Et ainsi de suite. Ceux qui sont nourris de la puissance de leurs rêves diversifiés et changeants.
Je suis différente des idées pour les adultes. Moi j’ai un point couleur sang en mon centre. Quand on appuie, ça fait mal et malaise, ça creuse si loin que c’est capable de franchir des montagnes de mystères.
Donc, je suis l’idée et je choisis un auteur. Une autrice, dans ce cas-ci.
Je patiente. J’attends un de ces jours où elle a plein d’espace à l’intérieur, où elle est comme un paysage nu, avec un fond de ciel qui ressemble à celui de son adolescence. Il faut ça pour me catapulter en elle. Autrement, j’atterrirais à côté et j’aurais attendu toute l’éternité d’avant pour rien.
Je choisis, par exemple, un moment où elle vient de croiser des jeunes mal dans leur peau, un instant où elle tente pour la énième fois de classer une vieille photo (elle en est incapable), ou un autre durant lequel le souvenir de la voix de sa mère lui parle de poudre à pâte et de gâteau, ou celui de la journée où, plongeant du tremplin dans le lac de son adolescence, elle a constaté avec dégoût qu’un infirme impuissant (C’est ce qu’on lui a dit à l »poque) la regardait de la plage avec des lunettes d’approche. Il faut cela pour que je puisse m’installer en elle, vous voyez. Un espace. Une opportunité. Un instant magique – de mon point de vue.
Remarquez, j’ai des camarades que j’aimais beaucoup, d’autres idées qui sont mortes d’épuisement en essayant de se loger en elle. Nous, les idées, ne réussissons pas à tout coup, faudrait pas exagérer, ce serait nous enlever du mérite. Non, pour nous implanter solidement, il faut la faire craquer. Comme une coquille – je trouve qu’avec les années sa coquille est de plus en plus tendre, je ne sais pas où ça la mènera, mon autrice.
Une fois installée en elle, je suis indélogeable. Elle peut s’efforcer de m’oublier en baisant, en faisant de la menuiserie ou du ménage (ce que je n’ai pas subi, pour ma part, elle n’en fait pas souvent), en voyageant (alors qu’elle déteste ça mais ne le dites à personne, ce n’est pas ben vu), elle en est incapable. Obligée, qu’elle est, de me nourrir, me construire, me faire grandir ; de travailler, quoi. Obligée. Je la tiens serré, je ne la lâche pas, je lui colle à la peu, je la réveille la nuit, je la surprends en plein jour alors qu’elle s’étend pour se reposer – de ne plus dormir la nuit -, je la vampirise. C’est ma nature, je n’y peux rien.
Alors, elle écrit une histoire, celle que je portais depuis la nuit des temps. Avec tout au fond d’elle le souvenir de ce lac et de cet homme au souvenir duquel elle a encore envie de vomir, et celui des rêves qui lui paraissaient inaccessibles, ou des émois qui lui étaient si étrangers qu’elle aurait pu en mourir. C’est avec ça qu’elle écrit, la pauvre, quand elle travaille pour les jeunes. Collée à la confusion et à la souffrance qui ont donné du souffle à son talent.
C’est comme ça que je deviens une œuvre. Un truc établi, imprimé.
Puis une autre idée, une amie à moi pousse, force, jour du coude pour prendre la place que je n’occupe plus; elle aussi a un relent de mystère et une envie irrépressible de voir le jour. Un autre point rouge sang qui la fera craquer. Elle est si craquelée, mon autrice, que sa coquille va tomber en poussière bientôt. Ça doit venir avec l’âge. Plus on est loin de son adolescence, plus il faut être brisée pour y avoir accès, je suppose. C’est ce que je me dis.
C’est ce que je me dis, oui. Mais moi, je suis bien tranquille. Je me repose. Après m’être développée, être devenue une histoire complète, belle, émouvante, je me repose. Entre les pages de son livre, entre les mains des adolescents qui ont les yeux rivés sur moi, incapables de s’arrêter jusqu’à ce que j’aie rendu mon dernier mot, à la dernière page. À la dernière page. Ah, la belle vie. Quasi éternelle, aussi. Quasi.


