Courte histoire de bonheur

Hier, un ami nous a raconté son histoire. Jeune, il n’avait d’autre ambition que d’être bien, avec un toit sur la tête et de quoi manger tous les jours. Il s’est rendu compte rapidement que, pour se procurer ce bonheur tout simple, il devrait gagner des sous. Comme quoi le bonheur de ne rien faire vient en travaillant.

Floue

Déstabilisée aujourd’hui.

Il fait chaud à mourir. Je me suis couchée.

Je sens mes contours flous, comme si le fait de n’avoir parlé à personne depuis 4 jours me liquéfiait. Je ne sais plus où mon corps s’arrête. Les autres m’apparaissent avoir quelque chose de solide à l’intérieur : ils aiment le sel, pas le poivre, le rouge leur va bien, pas ce rouge-là, mais un autre qui a un peu de bleu dedans, ils aiment que la dentelle soit écrue et qu’elle ne dépasse pas je ne sais quoi et ils portent des talons ou des espadrilles à la dernière mode, très confortable dont ils sont très fiers et ainsi de suite.

Je me regarde, je me fiche de ce que j’aime et de ce que je porte, je ne sais pas ce que je pense, je m’en fous d’ailleurs, je me sens floue par rapport à eux. Floue. Les contours indéfinis. En eau, en fait.

Mais pas dans un bol, même pas dans un bain. Dans un océan.

Désarroi

Je reviens d’une école où j’ai joué à l’auteure pour des enfants

Me suis effilochée quelque part dans l’espace entre eux et moi
Donner des réponses simples à des questions comme : pourquoi vous écrivez où prenez-vous vos idées pourquoi vous écrivez pas de Harry Potter
ça m’épuise
J’ai l’impression de raconter des mensonges

J’ai pas choisi d’écrire c’est l’écriture qui m’a choisie, je prends mes idées dans ma tête dans ma tête dans mes yeux dans vos yeux dans mes rêves mes chagrins mes casseroles mes projets, le peu de soleil que je vois de temps en temps l’hiver et je sais pas quoi d’autre. Mes idées me viennent j’en ai trop je suis obligée de choisir je vivrai pas assez longtemps pour les écrire toutes j’en laisserai pour les autres après moi c’est certain tenez prenez-les libérez-m’en.

Oh des bras chauds quelque part s’il-vous-plaît que je me rassemble.

Autoportrait d’une oeuvre pour adolescents

Moi je suis l’idée. J’existais depuis le commencement du monde. C’est, en tous cas, ma sensation. Et j’ai attendu tout ce temps.
Pas n’importe quelle idée. Une idée pour les ados. Parfaitement. Pas pour ceux qui ont fini de grandir et qui sont broyés déjà par la roue d’engrenage du travail, non. Moi je suis née pour et par ceux qui hésitent entre l’enfance et le futur, se demandent qui ils sauveront, quel territoire ils conquerront, quelle gloire ils connaîtront et sur quelle tribune, pourquoi leurs poils poussent ou qui se jurent de ne faire que de la musique dans leur vie et qui ne veulent surtout pas devenir comme leurs parents. Et ainsi de suite. Ceux qui sont nourris de la puissance de leurs rêves diversifiés et changeants.
Je suis différente des idées pour les adultes. Moi j’ai un point couleur sang en mon centre. Quand on appuie, ça fait mal et malaise, ça creuse si loin que c’est capable de franchir des montagnes de mystères.
Donc, je suis l’idée et je choisis un auteur. Une autrice, dans ce cas-ci.
Je patiente. J’attends un de ces jours où elle a plein d’espace à l’intérieur, où elle est comme un paysage nu, avec un fond de ciel qui ressemble à celui de son adolescence. Il faut ça pour me catapulter en elle. Autrement, j’atterrirais à côté et j’aurais attendu toute l’éternité d’avant pour rien.
Je choisis, par exemple, un moment où elle vient de croiser des jeunes mal dans leur peau, un instant où elle tente pour la énième fois de classer une vieille photo (elle en est incapable), ou un autre durant lequel le souvenir de la voix de sa mère lui parle de poudre à pâte et de gâteau, ou celui de la journée où, plongeant du tremplin dans le lac de son adolescence, elle a constaté avec dégoût qu’un infirme impuissant (C’est ce qu’on lui a dit à l »poque) la regardait de la plage avec des lunettes d’approche. Il faut cela pour que je puisse m’installer en elle, vous voyez. Un espace. Une opportunité. Un instant magique – de mon point de vue.
Remarquez, j’ai des camarades que j’aimais beaucoup, d’autres idées qui sont mortes d’épuisement en essayant de se loger en elle. Nous, les idées, ne réussissons pas à tout coup, faudrait pas exagérer, ce serait nous enlever du mérite. Non, pour nous implanter solidement, il faut la faire craquer. Comme une coquille – je trouve qu’avec les années sa coquille est de plus en plus tendre, je ne sais pas où ça la mènera, mon autrice.
Une fois installée en elle, je suis indélogeable. Elle peut s’efforcer de m’oublier en baisant, en faisant de la menuiserie ou du ménage (ce que je n’ai pas subi, pour ma part, elle n’en fait pas souvent), en voyageant (alors qu’elle déteste ça mais ne le dites à personne, ce n’est pas ben vu), elle en est incapable. Obligée, qu’elle est, de me nourrir, me construire, me faire grandir ; de travailler, quoi. Obligée. Je la tiens serré, je ne la lâche pas, je lui colle à la peu, je la réveille la nuit, je la surprends en plein jour alors qu’elle s’étend pour se reposer – de ne plus dormir la nuit -, je la vampirise. C’est ma nature, je n’y peux rien.
Alors, elle écrit une histoire, celle que je portais depuis la nuit des temps. Avec tout au fond d’elle le souvenir de ce lac et de cet homme au souvenir duquel elle a encore envie de vomir, et celui des rêves qui lui paraissaient inaccessibles, ou des émois qui lui étaient si étrangers qu’elle aurait pu en mourir. C’est avec ça qu’elle écrit, la pauvre, quand elle travaille pour les jeunes. Collée à la confusion et à la souffrance qui ont donné du souffle à son talent.
C’est comme ça que je deviens une œuvre. Un truc établi, imprimé.
Puis une autre idée, une amie à moi pousse, force, jour du coude pour prendre la place que je n’occupe plus; elle aussi a un relent de mystère et une envie irrépressible de voir le jour. Un autre point rouge sang qui la fera craquer. Elle est si craquelée, mon autrice, que sa coquille va tomber en poussière bientôt. Ça doit venir avec l’âge. Plus on est loin de son adolescence, plus il faut être brisée pour y avoir accès, je suppose. C’est ce que je me dis.
C’est ce que je me dis, oui. Mais moi, je suis bien tranquille. Je me repose. Après m’être développée, être devenue une histoire complète, belle, émouvante, je me repose. Entre les pages de son livre, entre les mains des adolescents qui ont les yeux rivés sur moi, incapables de s’arrêter jusqu’à ce que j’aie rendu mon dernier mot, à la dernière page. À la dernière page. Ah, la belle vie. Quasi éternelle, aussi. Quasi.

Fleur de corossol…

… appelé ici, au Costa Rica, guanabana.

CONTRASTES ET UNITÉ

L’admiration exaltée devant un ciel étoilé

Des vêtements qui puent

L’exquise sophistication d’une fleur de bougainvillier, toute petite et blanche, au centre d’un fouillis de feuilles pourpres, ou rouges, ou mauves, ou orangées

Ma voisine est sourde comme un pot, je dois hurler pour qu’elle m’entende

L’incomparable multiplicité des objets en céramique, en poterie, en porcelaine, depuis les premiers temps de l’humanité : fiables, solides, colorés, utiles, qui retournent à la terre après avoir passé à travers l’eau et le feu pendant des décennies

L’ongle de mon index droit s’est cassé, encore une fois.

L’amitié à la douceur presque palpable, fidèle, qui rend la vie supportable au quotidien, à travers les idéaux réduits en poussière et les amours assassinées

Tiens, le napperon s’est décousu, comment ça, donc? Je le jette, ou je le répare?

La fulgurance de la sensation de saisir, avec toutes les fibres réceptrices de son corps et de son esprit, la nature de cette personne, jusque-là inconnue, assise devant soi

Mon imprimante manque d’encre, il me faudra une heure de voiture m’en procurer d’autre

Le son de la neige qui crisse sous ses pieds le lendemain d’une bordée, alors que le ciel est d’un bleu claire et profond et que le soleil faire éclater des myriades de cristaux d’argent

Même les héros ont des crottes de nez

La millième orchidée, puis, beaucoup plus tard, la deux millième, ces deux mille plantes toutes nourries à l’humidité, créent en silence des fleurs complexes et odorantes, pour leurrer tout ce qui vole et se faire polliniser.

L’épée du héros est ébréchée, son pantalon, troué par l’usure

Comprendre, pour la première fois, l’impermanence

Avoir des chaussettes trouées juste à l’extrémité du gros orteil et sentir, c’est désagréable, que son orteil colle au bout de son soulier

Identifier, pour la première fois, des planètes alignées et savoir par là, et définitivement que l’univers bouge

Que l’univers bouge, oui, au creux de ses bras et qu’on est entraîné inexorablement avec lui.

Avec lui. Comme les fourmis, comme les planètes.

Contrastes et unité

Dendrobium noble de mon jardin

Oh, les couleurs!

Au soleil couchant

Bougainvillier à ma porte

Le corps

Il peut, entre autres manifestations, ou gestes, ou manifestations de vie, toucher, respirer, haleter, tousser, avoir froid, frémir, geler, trembler, sauter, danser, cramper, suer, rire, parler, chanter, regarder, grimacer, déféquer, uriner, suer, se pencher, se tordre, se blesser, se casser un os, se casser des os, perdre des cheveux, perdre connaissance, rugir, miauler, japper, hurler, pleurer, geindre, manger, vomir, avoir des boutons, saigner, se couper, péter, pleurer, se moucher, mettre son doigt dans son nez, attendre, se déhancher, boiter, se frapper le coude, se brûler au soleil, se brûler au feu, avoir le cœur qui bat trop vite, être fatigué, harassé, brûlant de fièvre, brûlant d’amour, ressentir une forte pulsion de désir, éjaculer, avoir un orgasme, avoir deux orgasmes de suite, courir, trottiner, ramper, s’agenouiller, se prosterner, saluer bas, saluer trop bas, perdre l’équilibre, être étourdi, se relever, avoir une tendinite, frapper des balles, courir sur le sable, sur l’asphalte, dans les bois, monter des marches d’escalier, descendre des marches d’escalier, débouler des marches, atterrir au bas d’un escalier, lécher, sucer, entendre, comprendre, se tourner le dos, embrasser, retenir, empoigner, serrer, resserrer, griffer, frapper, frapper plus fort, froncer les sourcils, sourire, sentir, humer, froncer le nez, avaler, déglutir, roter, enfler, désenfler, rire, soupirer, croiser ses mains, ses pieds, ses genoux, se mettre un doigt dans l’œil, dans la bouche, dans le derrière, loucher, cligner des paupières, plisser les yeux, être aveugle, être ébloui, perdre l’odorat, avoir des fuites urinaires, avoir des menstruations, avoir une ménopause, une andropause, être fatigué, être frais et dispos, dormir, rêver, pleurer, pleurer, avoir une attaque cardiaque, une indigestion, la goutte, une cystite, des infections, des démangeaisons, des piqures, des dents qui tombent, qui se corrompent, des abcès, des phlébites, des blocages veineux, artériels, des affaissements d’arche de pied, des descentes de vessie et d’utérus, des brûlements d’estomac, le foie engorgé, le foie lent, une cirrhose, les articulations usées, raides, souples, entendre, avoir les oreilles bouchées… et ainsi de suite.

Et ainsi de suite.

C’est une pure merveille.

Le corps

Pendant que je dormais

Du plafond où il se promène, un gecko long d’au moins 25 cm a chié sur mon ordinateur, 

La terre a tremblé, je ne sais encore où ça a commencé, peut-être sous la maison pendant que le gecko chiait,

Eva, la chienne berger allemand qui a au dos, la pauvre, le défaut génétique de tous les bergers allemands, s’est promenée autour de la maison, cherchant à entrer sans doute,

Une cigale s’est accroché les pattes dans la moustiquaire – qui va se déglinguer si j‘essaie de la décrocher, ses fils s’étant cassés sous je ne sais quelle pression, peut-être celle d’Eva qui voulait se réfugier à l’intérieur à cause du tremblement de terre,

Les deux premiers petits bols de céramique je j’ai faits, les premiers bols de toute ma vie, ont cuit dans le four de mon amie Cati, de sorte que les particules de verre que l’argile contient ont fondu et que les bols ne se casseront pas si on les regarde un peu longtemps, à moins que la vibration de la nuit dernière ait endommagé le four ou ait perturbé l’électricité,

Le ciel s’est éclairci quand la pluie a cessé, les étoiles, bien involontairement, sont apparues et, tout aussi involontairement, ont brillé de tous leurs feux – à moins qu’on leur attribue une volonté propre, laquelle s’exprimerait alors extrêmement lentement, sur des millions d’années, en fait, et c’est étrange de considérer même cette pensée – que la matière soit vivante,

Une crampe à la cuisse m’a réveillée à moitié, je ne voulais pas me réveiller tout à fait, mais je faisais des efforts inouïs pour rester détendue et contrer le mouvement de la crampe, qui s’est finalement dissipée, mais alors j’avais les yeux grand ouverts,

Et la magie de la nuit, ce lieu de tous les mystères, rêves et hallucinations, est disparue avec la crampe – drôle de couple.

Pendant que je dormais