Du plafond où il se promène, un gecko long d’au moins 25 cm a chié sur mon ordinateur, 

La terre a tremblé, je ne sais encore où ça a commencé, peut-être sous la maison pendant que le gecko chiait,

Eva, la chienne berger allemand qui a au dos, la pauvre, le défaut génétique de tous les bergers allemands, s’est promenée autour de la maison, cherchant à entrer sans doute,

Une cigale s’est accroché les pattes dans la moustiquaire – qui va se déglinguer si j‘essaie de la décrocher, ses fils s’étant cassés sous je ne sais quelle pression, peut-être celle d’Eva qui voulait se réfugier à l’intérieur à cause du tremblement de terre,

Les deux premiers petits bols de céramique je j’ai faits, les premiers bols de toute ma vie, ont cuit dans le four de mon amie Cati, de sorte que les particules de verre que l’argile contient ont fondu et que les bols ne se casseront pas si on les regarde un peu longtemps, à moins que la vibration de la nuit dernière ait endommagé le four ou ait perturbé l’électricité,

Le ciel s’est éclairci quand la pluie a cessé, les étoiles, bien involontairement, sont apparues et, tout aussi involontairement, ont brillé de tous leurs feux – à moins qu’on leur attribue une volonté propre, laquelle s’exprimerait alors extrêmement lentement, sur des millions d’années, en fait, et c’est étrange de considérer même cette pensée – que la matière soit vivante,

Une crampe à la cuisse m’a réveillée à moitié, je ne voulais pas me réveiller tout à fait, mais je faisais des efforts inouïs pour rester détendue et contrer le mouvement de la crampe, qui s’est finalement dissipée, mais alors j’avais les yeux grand ouverts,

Et la magie de la nuit, ce lieu de tous les mystères, rêves et hallucinations, est disparue avec la crampe – drôle de couple.

Pendant que je dormais

La folie

Je ne cesse de m’émouvoir et de m’émerveiller devant la folie de la vie et de sa créativité. Voyez : les chats ne sont pas les chiens, ni les rhinocéros, ni les serpents, ni les insectes ou les arbres. Il n’y a pas deux êtres humains identiques, sans doute depuis qu’il y a des humains sur terre. Il n’y a pas 2 arbres semblables en tous points – peut-être des brins d’herbe, mais allez y voir de près, je ne suis pas même certaine qu’ils soient exactement pareils.

La vie est folle de créativité.

Et d’ailleurs, que s’est-il passé, depuis des millénaires, pour que les chats se créent des oreilles pointues et de longues moustaches, pour que les chiens développent cet odorat si sensible, aux capacités si développées, que les oiseaux se mettent à alléger leurs os et à se créer des ailes, que les dragons de Komodo deviennent si forts et agiles (et laids); contre quel animal ont-ils dû se défendre, ces faux dragons qui jettent du poison plutôt que du feu, pour se créer ainsi des moyens de défense et d’attaque presque inégalés chez nos frères animaux?

La vie qui s’exprime, c’est l’exubérance, la surabondance, la prodigalité, la luxuriance, elle est impossible à contenir, à imaginer, à saisir, à appréhender. On cherche à classifier ces formes différentes, à leur trouver des points communs, à leur créer des familles. On n’a pas tort. C’est une manière d’essayer de comprendre la profusion, l’exubérance, le débordement qui pleuvent sans cesse autour de nous. C’est trop pour nos esprits étroits. Trop.

Et Dieu sait que nos cerveaux, même eux, ne cessent de créer des analyses, des pensées, des désirs dont la nature, elle aussi, est complexe et souvent renouvelée. Enfin, le plus possible, sinon on reste béats, soit de contemplation, soit de toute autre émotion qui se fixe quelque part dans notre esprit, notre être. Et ça n’est pas sain, ni vivable. C’est une autre sorte de folie, j’imagine.

Ainsi, la folie se retrouve aux deux extrémités du spectre de la vie, là où elle naît et là où elle meurt. Pas étonnant qu’il soit difficile de rester sain d’esprit.

Les régiments

Elles sont là en régiment
Elles avancent elles ont 20 ans
Avec l’œil et le doigt chercheur
Elles avancent et elles ont peur
Les filles
Elles avancent en riant
Elles avancent en frissonnant
Poussées par la peur de vieillir
De vieillir seules et de mourir
Les filles
Le régiment des filles seules
Qui marche au pas de son désir
Vers tous les mâles à conquérir

Et c’est le grand acharnement
Les plus beaux sont les grands gagnants
Comme on parle pas on n’a pas le choix
On juge la face ou bien les bras
Des gars
De l’autre côté c’est le même jeu
On se rend à la ligne de feu
On prend les blondes ou les sucrées
Comme on dit rien faut bien goûter
Les gars
Et on se roule en roucoulant
On est pressé on n’a pas le temps
De s’embrasser se regarder
On est à 2 tout est réglé
Les gars

Les régiments s’en vont chassant
De peur d’être seuls un instant
Se couchent et dorment en sursautant
Et se réveillent en grimaçant
Les régiments
D’avoir cru une fois à l’amour
D’l’avoir raté au premier tour
Ils se mettent à chercher encore
Et c’est le grand roulis des corps
Aux régiments
Et ils vieillissent ratatinés
En faisant pour les remplacer
Comme par hasard continument
Des milliers des millions d’enfants
Les régiments

Et si…

Et si, finalement on n’était ici que pour survivre (apprendre, manger, se reproduire et tout ce qu’il fait faire pour réaliser ça) et être bien. Si, finalement, ça n’était que ça. Pourquoi pas? On se trompe à conquérir, à se battre, à construite plus haut que la lune, à démolir tout aussitôt. On se trompe.

On est ici, j’en suis presque certaine, pour survivre et être bien. Comme les arbres, les animaux, comme tout ce qui vit sur notre planète, mobile ou immobile, furtif ou durable. Oui, il faut régler quelques problèmes au passage pour être bien, mais il faut surtout accepter la simplicité et l’humanité d’une journée ordinaire, durant laquelle on survit avec bonheur et tendresse pour tout ce qui, tous ceux qui, nous entourent.

La file

Je fais la file depuis 40 heures maintenant. Je ne sais comment je réussis à tenir debout malgré mon genou désagrégé. Le gauche. Celui qui a été frappé durant la manifestation contre la prise de pouvoir par les « génies », comme ils s’appellent eux-mêmes, nos dirigeants. En fait, ils laissent l’I.A. gouverner. Ils n’ont aucune idée nouvelle, ne peuvent pas faire d’analyses qui ne soient déjà remâchées puisque, on le sait, l’I. A. n’est qu’un repas composé de restes, assemblé à partir de ce qu’on lui donne à gober.

40 heures, bientôt 41.

Il faut absolument que je tienne le coup.

Au bout de la file, qui avance à pas de tortue – je sais, c’est une remarque surannée, mais j’ai ma propre I.A. qui me remâche le vocabulaire –, il y a la clinique. Et l’opération pour mon genou. J’ai eu de la chance, mon nom a été tiré au sort. Je faisais partie de celles qui ont une véritable possibilité de vivre plus longtemps que 5 ans. Parce qu’on ne nous opère que quand on peut espérer vivre 5 ans de plus que l’âge où on vous opère. C’est la nouvelle règle des Génies. Les fonds publics alloués à la santé ont constamment diminué au profit de ceux affectés à la Défense, et c’est l’I.A. qui choisit à présent les sujets qui se font réparer le squelette, et quel os pourront être refaits . J’ai eu la chance d’attraper un bon numéro, de sorte que j’ai la « chance » de faire la file depuis bientôt 2 jours.

Dans 5 heures, si je ne suis pas arrivée à la porte de la clinique, je serai renvoyée. Parce qu’on renvoie systématiquement les personnes qui atteignent 80 ans.

Je n’ai jamais aimé les anniversaires, celui-là moins que les 79 autres. Il décidera si je mourrai de douleur dans un fauteuil roulant ou si je continuerai à faire pousser de rares légumes dans le petit lopin de terre que j’ai réussi à garder malgré la récupération par les Génies des terres cultivables, celles qui le sont encore après la déflagration d’il y a 10 ans. Une déflagration qui a fait tomber sur nos territoires une poussière qui assassine les nutriments. Mais moi j’avais mis des plastiques sur mon potager, par habitude, pour que les herbes folles meurent au soleil du printemps. À l’âge que j’ai, je ne me penche plus aussi facilement pour désherber. Ces toiles ont, finalement, sauvé mes buttes, qui donnent encore les légumes dont je me nourris.

Il y a maintenant 50 personnes devant moi. Pas toutes des vieilles personnes – maintenant on dit les Presque Passées – j’ai du mal à me faire à ce vocabulaire. En tant qu’écrivaine, jadis, je me faisais un honneur d’utiliser des termes précis, justes, éloquents. Mais maintenant, la règle est d’amenuiser, de détourner, de voiler le réel pour ne de laisser que des images rassurantes, et pire : humoristiques. Comme si on vous disait de regarder une porte toute bien décorée, et d’oublier que cette porte mène à la prison où vous serez, où vous êtes, enfermés, comme si vous pouviez apprécier cet humour, douteux et surfait.

40 personnes.

Mon genou me fait très mal. Heureusement qu’il fait froid, il s’est un peu engourdi. Devant moi, une mère avec ses trois enfants. Normalement, on lui donnerait la priorité, les enfants sont rares, maintenant, et je ne sais pourquoi elle et son petit groupe avancent aussi lentement que moi. Peut-être parce que ses petits ont les cheveux crépus. Pourtant, ils sont beaux. Et éveillés. Depuis le temps qu’ils attendent, ils n’ont pas quitté leur écran; ils ont pleuré, et ils ont ri, je les ai vus, je les ai entendus : leur rire est encore sonore. Maintenant, on nous encourage à rire silencieusement, comme si c’était toujours possible.

Voilà, je n’en ai plus que pour deux heures à faire la file.

Deux heures.

J’y arriverai. Mon genou sera réparé par la machine à opérer – qui ne se trompe jamais, sauf quand elle se trompe. Mais il ne faut pas le dire, ni même le penser.

Je n’ai pas le choix de me faire opérer si je veux continuer à vivre les cinq ans prévus. Et peut-être plus. Dans cinq ans, les Génies auront peut-être perdu le pouvoir; ils seront alors remplacés par les « Efficaces », qui leur ressemblent, à cette différence près que ceux-là nous promettent de ne plus imposer de limite d’âge à la réparation des corps ; ils auront besoin de vraies personnes pour regarder les écrans de temps à autre puisque même l’I.A. ne peut plus détecter les vraies personnes de celles qu’elle génère. L’I.A. qui, dans sa rage de croissance, aura inventé dans cinq ans des populations entières de fausses identités. Il n’y a qu’un œil humain pour les détecter. Finalement, nos corps ne sont pas si mal faits. Vraiment pas si mal.

Voilà. J’y suis. J’entre dans l’immeuble, l’hôpital, enfin, ce truc gris et aveugle érigé, abrupt, au bout du trottoir.

Un robot me prend par la main et me guide. Heureusement parce que tout est noir. Je suppose que les « Génies » veulent éviter qu’on ait peur de la machine qui opère ou de ce qu’il y a autour. Il se peut aussi que les Génies nous aient menti – ça leur est arrivé – et que je sois sacrifiée, si près du moment limite. On va m’endormir. Au cas où on m’éliminerait, je fais mes adieux. Adieux à ceux de ma famille qui vivent encore – ils recevront mon message télépathique, j’espère – et à la planète. Notre ci-devant planète dont certaines régions sont encore saines. Et adieu à ma vie, cette chose ronde, pleine de trous et de batailles, que j’ai eu la chance de vivre dans une enclave verte.

Je vais dormir maintenant. Dormir. Un des seuls conforts qu’il reste.

Dormir.

Mon corps et moi

Je me sens de plus en plus détachée de mon corps. Je suis à l’intérieur de ce corps, mais ce corps n’est pas moi. Il n’en est que le réceptacle. Et, plus il se fragilise, plus je me rends compte de la division entre nous deux. Bien sûr, s’il se fragilise trop, je deviendrai incapable de réfléchir, de penser, de m’émouvoir ; j’en suis dépendante : s’il n’est pas là, je n’y suis pas non plus (du moins je le pense) mais il n’est pas ma vie, mon être. Pas totalement.

C’est infiniment différent de la sensation qu’on a, plus jeune, selon laquelle notre corps est nous, qu’il est notre personnalité pareille à aucune autre, qu’il nous faut développer, mettre en valeur, faire briller, affiner pour bien paraître, pour réussir.

Ces années-ci, je suis beaucoup plus portée à préserver sa santé mentale qu’à refaire mon maquillage.

Aveu

Il y a des jours où je me sens tellement en état d’insécurité que je me demande si je serai capable de bien faire les choses quand je mourrai (est-ce que ma tignasse est démêlée, est-ce que ma jaquette me va au teint, est-ce que je mets les mains dessus ou dessous le drap, etc)

Ça finit par être amusant, non?

L’esthétique

Je me méfie comme la peste de l’esthétique, du beau geste, de la belle jambe, du beau bras et de tous les qualificatifs qui vont et viennent avec. La vision esthétique est une vision polluée en ce qu’elle éloigne de la réalité, en ce qu’elle privilégie une seule sorte de geste et qu’ainsi elle divise radicalement le monde en deux parties, l’une acceptable et l’autre, rejetée. C’est le rétrécissement des manifestations de vie, le resserrement de l’univers disponible. Qu’on choisisse cette vision en toute connaissance de cause est une manifestation de l’attachement à son ego, à ce qui plaît et rassure. C’est normal, mais dangereux. Dans cette vision qui, d’ailleurs, éclate régulièrement, il n’est pas de chair possible. Seules les lignes sont admises, les lignes minces. Portant, les corps sont faits de chair, ils sont tout mouvement.

Le guerrier

A Zhao warrior donned a braided hat
His scimitar gleamed like frost and snow
His white steel clad in a silver saddle
As quick as fleeting light it galloped away
Within ten steps and one foe falls
Within a thousand miles and none can halt
When the deed is done
To a life of anonimity he returns

Le guerrier Zhao tresse un chapeau de paille
Son sabre luit comme glace et neige
Son armure est blanche sur sa selle d’argent
Rapide comme la lumière il galope
Dix pas seulement et l’ennemi tombe
Mille milles plus loin rien ne l’arrête
Une fois sa tâche accomplie
Il retourne à une vie anonyme

Lever le doigt

Je suis allongée, prête à dormir. Dans mon demi-sommeil, j’ai conscience, c’est précis, que je lève l’index de la main gauche. Encore. Il m’arrive souvent de lever ce doigt, je ne sais pourquoi. Le geste est involontaire. Pourquoi, en effet, lèverais-je le doigt juste avant de m’endormir, par exemple? Je ne montre rien à personne, je ne parle pas, je ne… Est-ce une pensée spécifique qui m’amène à tendre l’index? Est-ce une habitude, tout simplement, mais, si c’est le cas, d‘où vient-elle?

Dans un demi-sommeil, j’explore mon esprit. Quelle pensée ai-je eu, qui s’est connectée à mon index et l’a fait bouger? Le potager à commencer? Le voyage qui ne m’a pas laissée courbaturée? Les cinq heures de route à venir pour me rendre voir la famille dans deux jours? La question sur le personnage principal de la série chinoise que je visionne, et qui, je le sens, va se faire torturer dans deux épisodes?

Je me perds. J’explore une forêt de pensées sans pouvoir suivre un sentier. Pendant cette exploration, je surveille mon doigt. Lèvera-t-il ou pas. Le voilà qui… Zut, j’ai encore perdu la pensée qui précédait le geste involontaire.

Bon, suffit pour cette nuit. Je recommencerai la recherche une autre nuit, un autre jour. Je pose mes mains bien à plat sur le drap et je me laisse aller dans le champ méconnu des blés sous le vent que je foule du pied et qui mènent au sommeil.

Mais voilà que, maintenant, c’est mon pouce qui…