Category Archives: Récent

Énumération

Il y en a qui écrivent comme on remonte à force de bras l’eau d’un puits, avec effort, acharnement, entêtement, espoir
Il y en a qui écrivent comme on rejette son eau trouble dans une source claire
D’autres qui écrivent sans savoir que les mots sont des lames aiguës, aiguisées, et qui tournent le dos quand les couteaux ont frappé
Il y en a qui écrivent en roulant des épaules, convaincus qu’ils flottent au-dessus des épinettes de nos têtes
Il y en a qui écrivent comme on se gargarise, ça renâcle, ça crachote, ça toussote mais ça ne sert à rien
Il y en a qui écrivent comme on cueille une goutte de rosée un matin d’automne froid, avec parcimonie, en frissonnant, avec respect pour la promesse d’un jour nouveau, d’une eau nouvelle
Il y en a qui écrivent comme on descend un fleuve, avec rapides, boues, tourbillons et bouillons d’écume
D’autres qui écrivent comme on tend une main ouverte, paume offerte, au vent qui passe
D’autres, enfin, qui déambulent à travers les mots, les assemblant en une courtepointe bigarrée
Il y en a, il y en a
Il y en a
Et il y a moi
Et mon goût de terre
De sillons
De semences
De soins
Qui, comme plusieurs, veut servir
Qui quoi quand comment
Rien, tout. Vous.
Tout ce qui vit, souffre, entend, sent, pense, agit et réagit
Tous les univers visibles et invisibles de nos âmes dans la tourmente, le froid, l’illusion, le vide et le plein.

Opéra insupportable

Je cherche
un cor tibétain
un violon chinois
une viole mongole
un crissement de cordes éraillées
des cris proférés

des cris sans douleur
des cris sans sons
des cris muets comme des ombres
des cris du fond des âges
ceux des esclaves, des mourants-de-faim, des morts à la guerre, des violés, des révoltés, des assassinés, des amoureux abandonnés

J’entends ces cris
dans ma mémoire
celle du fond des âges
celle d’avant avant
ils explosent
mon haut-parleur

Si je pouvais
avec la viole tibétaine
le violon mongol
le cor anglais
rassembler ces cris
si je pouvais

j’en ferais un opéra insupportable
inécoutable
injouable
définitif
comme la mort
sans rémission
sans répétition

Puis le silence.
et le silence
et le silence

Aujourd’hui

Intense
brumeux
temps de pluie
temps de vent
tant de vent
vent de temps
d’antan

Les rameaux s’étirent se tordent
geignent
pluie de pluie
tant de temps
tant de vent
vent de pluie
vent tordant

le temps ne vieillit pas
le vent de faiblit pas
il s’essouffle il s’affaisse
il chuchote il grommelle
la vie n’a pas de sens
le vent n’a pas de sens
le temps n’est qu’au présent

Ma tête

Je me sentais tellement bien ce matin que, quand je me suis regardée dans la glace pour me coiffer, j’étais tout étonnée d’avoir les cheveux blancs.

Petit guide pratique pour élargir la perception et la conscience

Disons. Mettons qu’un jour vous voulez élargir votre conscience de l’univers. Mettons.

Commencez par regarder vos pieds. Puis, cessez de les regarder et sentez-les sur le sol, n’importe quel sol: gazon, pierre, herbe, roche, bois – mais vous l’identifiez, ça va de soi.

Puis, imaginez la terre sous cet appui. La terre sous le plancher, l’herbe, le béton ou le bois, qui ne sont que des surfaces sans profondeur. Allez dessous. Allez. Voyez les vers de terre, les insectes en dormance, ceux qui se nourrissent des racines, appréciez les cailloux, le sable, l’eau infiltrée, puis, plus bas, les cavernes peut-être, le roc. Allez encore plus loin dessous. Encore plus loin. À des kilomètres dessous. Puis des milliers de kilomètres. Jusqu’à l’autre côté de notre boule, si loin dessous que ça devient loin devant et loin derrière.

Ça y est? Vous êtes rendu en Chine, en Australie?

Maintenant que vous avez les pieds bien déposés sur notre planète, regardez devant vous. Sentez l’air sur vos bras, vos jambes, votre visage. Sur toute votre peau, directement ou à travers vos vêtements. L’air qui fait pression. Un peu. Et qui pénètre dans vos narines et vos poumons. Puis l’espace. Vous aspirez l’espace, en fait. Le lieu où tourne notre planète, ses pollens, ses odeurs, ses nuages, les tempêtes qui s’y préparent, ses âmes errantes (si vous y croyez), ses engins spatiaux, ses déchets spatiaux aussi, ses satellites, sa couche d’ozone, sa lune, le soleil, les trous noirs, les étoiles, notre galaxie…

Il faut un peu de temps et de concentration pour embrasser toute notre galaxie d’un seul souffle, mais on y arrive. Vous êtes partie de cette galaxie-là – et des autres aussi, ne vous en faites pas. Vous, ce souffle minuscule de vie, vous respirez l’immensité, c’est elle qui s’insère dans vos cellules. L’immensité.

Votre conscience vient d’éclater. Elle se projette dams l’infini, un instant au moins.

Et vous souriez. Vous souriez, n’est-ce-pas?

Planter un tilleul

Vieillir, ça ne se passe pas dans la tête, mais dans le corps.

J’ai dans la main droite un pot plein de terre, dans la gauche, une pousse de tilleul, et il faut que j’aille chercher la pelle, du compost, du paillis et le boyau d’arrosage pour mettre en terre cette pousse et l’arroser ensuite. Je fais des calculs pour ne pas faire trois voyages vers la terre, le compost et le boyau, qui sont à trois endroits différents, bien entendu. Déjà que j’ai fait le tour de la maison pour récupérer la pousse de tilleul – je ne savais plus où je l’avais mise. Avant, je ne calculais pas mes pas. Maintenant, si. Ça se fait tout seul, on dirait. J’aime toujours autant l’idée de planter un tilleul, ou n’importe quoi, mais le faire ça demande, un peu. Ça demande autre chose que l’idée.

Et je me surprends à me dire que c’est ça, vieillir. C’est calculer ses pas, ses déplacements pour s’économiser. Mais j’ai planté mes deux tilleuls quand même. Na! Et j’avais mis quelques autres plants en terre avant. Y a toujours ben des limites!



Un vert explosif

Il pleut, il va pleuvoir, il pleuvra, il a plu hier, s’il fallait qu’il pleuve aujourd’hui (on s’y attend), s’il fallait qu’il ne pleuve pas demain (improbable), si on eut voulu qu’il ne pleuvasse (je l’ai cherché un peu, celui-là) pas tant, on aurait choisi un autre pays… et ainsi de suite. Je conjugue le verbe pleuvoir à tous les temps. Les nuages nous passent sous le nez en espagnol et en français. En anglais aussi. Ça rend la réalité de la pluie trois fois plus présente. Et l’humidité qui vient avec.

Les linge à vaisselle ne sèchent plus rien – d’ailleurs ils ne sèchent pas eux non plus-, les souliers nous collent au pied, les sandales deviennent glissantes (et dangereuses), les pantalons et les shorts nous collent là ou vous le pensez, mais on a une belle peau. Ah, ça, quelle belle peau, on a. Quasiment plus de rides, et on ne s’en fait pas d’autres parce qu’on ne plisse pas les yeux pour se protéger du soleil. Ça protège aussi contre le cancer de la peau, ce n’est pas à négliger. On ne peut pas se plaindre de tout.

Et vous devriez voir la couleur de la végétation. Si resplendissante qu’elle en devient brillante même sans soleil. D’un vert explosif. Le vert TNT, je l’appelle. Sans savoir, des fois, si c’est ce TNT ou le tonnerre, qui gronde au loin, souvent. Qui gronde au près itou. Tiens, le voilà qui roule dans la montagne, qui méprise les vallées, qui saute jusqu’ici à gros pas lourds.

Un peu de pluie, avec ça?


Les chiens et les orages.

Ce matin, à la propriété, nous avons un vrai orage, avec ses éclairs et ses coups de tonnerre. Nombreux, retentissants.

Ici, entre nos cinq maisons (nous sommes plusieurs propriétaires), nous avons 3 chiens. Le plus petit, un mâle, qui ne fait pas 2 kilos tout mouillé, n’est impressionné ni par le bruit ni par la pluie; il attend que le calme revienne en mangeant les miettes du déjeuner qui tombent au sol. Le deuxième, une jeune chienne nouvellement atterrie dans notre paysage – elle a été abandonnée sur notre route – qui fait, elle, quelque 15 kilos, cherche ou s’asseoir, se coucher, se rouler pendant le tonnerre et la pluie. On dirait qu’elle n’a pas encore décidé si elle avait peur ou si elle avait mal au ventre quand le tonnerre gronde.

La troisième, en revanche, une chienne aussi, berger allemand, notre plus gros animal, sais très bien comment elle se sent durant l’orage : mal, très mal d’anxiété. Elle se cache dans l’endroit le plus sombre et le plus fermé possible. Dans notre maison, elle se réfugie dans la salle de bains; elle ne va tout simplement pas à la deuxième maison, ou elle doit rester dehors, et, dans la troisième maison, il faut la mettre dans un garde-robe. On peut l’oublier là, elle ne s’en formalise pas. Tout pour éviter le tonnerre, tout!

En somme, les chiens sont aussi différents les uns des autres que les êtres humains.

Moi, pendant que mon homme continue ses activités ordinaires, je m’en vais dans mon lit après avoir fermé les portes et les fenêtres de la maison. J’ai peur que les éclairs traversent la maison et m’atteignent au passage. Ben oui. Pas plus fine que ça.

Danger

Le corps est adapté à la terre et à ses lois, en fait, il appartient à la terre et à sa forme de vie, mais la tête détonne. Déconne, démolit. La tête et ses émotions : orgueil, passion, agression, avidité, peur. La tête est si éloignée des pré-requis nécessaire à la continuation de la vie qu’il se peut très bien qu’elle la détruise. Ben oui. Ben oui.

Détruire. Ben oui, ben oui. C’est amusant. Couper des forêts, verser du pétrole dans les rivières, du plastic jusqu’au fond de l’océan. C’est si amusant.

Mon frère, suite

Mon frère, suite

Pourquoi m’a-t-il rayé de sa vie? Est-ce sérieux? S’en souviendra-t-il la semaine prochaine?

Je n’en sais rien.

De quelle façon ai-je compris qu’il ne voulait plus de moi  ? C’est assez simple. Je l’ai invité à manger et il a refusé, sous prétexte que, quand je n’en avais pas le goût, je cuisinais mal. Wow! Comment a-t-il pu en arriver à cette conclusion? Quand j’invite des gens, je fais tout mon possible pour que le repas soit bon. La dernière fois qu’il est venu manger, il a sucé le porc effiloché – il est incapable de le mâcher, n’ayant plus de dents, ou presque – et il en beaucoup aimé le goût. Et je préparais déjà mentalement un menu adapté à lui : plus rien de croustillant, de fibreux, d’un peu ferme.

Il y a aussi que, alors que nous étions ensemble au marché public à Sutton, il s’est adressé à des gens en vantant, tout de go, les mérites de l’eau distillée. Ah, l’eau distillée, c’est sa religion. Il en parle à temps et à contretemps, ne boit que cela, me montre chaque fois que je vais chez lui la quantité de matière solide qu’il retire de son eau en la distillant et me promet l’empoisonnement, puisque c’est cette « cochonnerie » que j’absorbe en ingérant l’eau de mon puits… Donc, il s’adressait à 2 personnes, leur présentant l’eau distillée, et je me suis approchée pour voir s’il ne les gênait pas et je l’ai ramené avec moi. Donc, j’ai interrompu son monologue. Ça s’est passé si rapidement que je ne m’en souvenais pas. Eh bien, il me l’a reproché.

Deux raisons, donc, pour me dire tout le mal qu’il pense de moi, mais qui m’apparaissent périphériques par rapport aux raisons fondamentales pour lesquelles il préfère ne plus me voir.

Depuis qu’il est tout petit, depuis son rapport tendu avec maman, en fait, il cherche à se faire rejeter. Entre eux, c’était, non pas la guerre, mais la dépendance affective et l’impossibilité de s’entendre. Comme il n’allait pas très bien à l’école (on lui a diagnostiqué une hypermétropie très tard, trop tard) maman l’aidait pour ses devoirs et ses leçons. L’aider. Façon de parler qui ne reflète pas la réalité. Après une demi-heure de questions et de répétitions, il ne comprenait rien, ne se souvenait de rien ; elle se fâchait, il pleurait, et tout recommençait le lendemain. Elle s’en sentait coupable, sans doute mais, ne comprenant pas ce qui se passait, à court de moyens, elle continuait à vouloir l’aider. Et la même scène se jouait, jour après jour. Malgré cela, c’est ce fils qui lui offrait les plus beaux cadeaux à la fête des Mères. Pour se faire pardonner, j’imagine, ou pour susciter un peu d’amour, cette denrée qui lui manquait cruellement.

De cela, entre autres, est né son rapport avec les femmes. Il a toujours vécu (ou presque) avec des femmes plus vieilles que lui (des personnes remarquables, au demeurant) desquelles il dépendait plus ou moins, parce qu’elles devenaient son agente, son promoteur, son employeur. Certes, travaillait bien. Très bien même. C’est un maître de la couleur. Un jour, il a entrepris de faire des stores sculptés que sa compagne d’alors, décoratrice d’intérieur, ajoutait aux salons et aux chambres des maisons qu’elle redessinait, et c’était magnifique. Absolument magnifique. Il a tout appris des couleurs par lui-même. Seul. Jamais de cours, jamais de professeur. Il est son propre maître. Notamment parce qu’il ne fait confiance à personne.

Autre exemple.

Il a organisé, dessiné et construit, avec une autre de ses compagnes, une galerie de peinture. Magnifique, et là, naturellement, il vendait ses œuvres. Mais il n’en a jamais présenté ailleurs. Jamais.

Bizarre, non? Les chemins ordinaires ne sont pas pour lui. Je crois que c’est tout simplement parce qu’il ne fait confiance en personne. Il rencontre quelqu’un et interprète tout de suite ce qu’il perçoit de cette personne comme hostile à lui, à ses idées, à ses visions. Enfin, il est comme ça maintenant, ça s’est construit avec le temps.

Et, si je reviens à mes moutons…

Je pense qu’il s’isole totalement. Oh, ce n’est pas une décision réfléchie. Il rejette simplement les gens les uns après les autres. Je suppose que si je l’appelle là, maintenant, il me répondra. Mais de quelle façon? Je n’en sais rien. Et je n’en ai pas envie. On me comprendra.

C’est mon frère, je me suis donné comme devoir de lui apporter mon support, mon aide, mon affection dès l’enfance. Est-ce qu’il faut que je laisse  aller cette mission que je me suis imposée?

Il y a toujours des clans dans des familles nombreuses ; nous étions 4, d’âge très rapproché, et, quand nous étions petits, nous étions 3 contre lui.  Mais je me souviens très bien avoir persuadé mon frère et ma sœur aînés de l’intégrer dans notre groupe. Ça a marché. Je me souviens aussi — il était alors adolescent — être allée le voir une nuit de Noël, après le réveillon familial auquel il n’avait pas participé parce qu’il travaillait aux pompes à essence du garage de mon oncle, emploi qui avait sans doute été trouvé par papa. Dans ce lieu à l’éclairage glauque, plein de pièces de voiture, à l’odeur d’huile et de gazoline, au plancher de ciment jaune, il écoutait des chanteurs anglophones, sur un poste américain! Je venais, ébaubie, d’atterrir sur une autre planète.

Idem quand, plus tard, je suis allée à Montréal dans un appartement où il habitait avec un architecte de ses amis, beaucoup plus âgé que lui, qui l’avait pris sous son aile. Je crois qu’il n’y avait pour tout meuble, dans cet immense appartement, qu’un seul sofa brun. Et une odeur très désagréable. Je n’ai pas compris, non plus, le fait qu’il vive avec cet homme plutôt que d’avoir son lieu propre, et l’absence totale de confort. Besoin d’une figure paternelle aimable, oui. Mais dans un lieu vide, pauvre et laid?

Je suis peut-être une bourgeoise gâtée à l’esprit étroit, mais le jour où je me suis retrouvée dans un logis sans meubles, je m’en suis fait. 

Non, décidément, je ne comprends pas de quelle planète il vient. En fait, il faut que je l’admette, j’ai toujours essayé de décoder son univers, mais je n’ai jamais réussi. Quelquefois je joins ensemble des bribes de ce que je perçois, mais ça ne donne pas un portrait valable. Je n’ai pas les connaissances qu’il faudrait. Et je suis trop perturbée.

Ça a donc été difficile pour moi de l’appuyer toutes ces années. Je posais les gestes au hasard, ne sachant quelle réaction j’allais susciter. Mais je continuais à les poser, ces gestes. À l’héberger. À acheter ses peintures, magnifiques, au demeurant. À l’appeler à son anniversaire. À aller le voir. À l’inviter. À l’encourager.

Et lui, il essayait de me dire de quelle façon écrire (!), de faire des rapprochements entre la nature de son esprit créatif et le mien, pour se rassurer, j’imagine. Je ne sais pas.

Je ne sais pas.