Il paraît

Cette souffrance-là, ce travail-là, d’essayer simplement de vivre en harmonie,

de respecter les autres,

de cultiver un coeur joyeux,

de comprendre ce qu’on est et ce qu’on fait sur cette terre,

d’essayer de soigner la vie dans ses plus petites manifestations,

d’apprivoiser la mort et la maladie tous les jours,

de créer de l’harmonie dans nos maisons, nos repas, nos tenues, nos rapports,

ces questions-là, de ne pas être cruel même si la vie nous fait mal,

de ne pas être égoïste alors qu’on ne cherche qu’à tout ramener à soi,

d’essayer de comprendre nos systèmes d’éducation, de soins, de communications qui ne communiquent pas grand-chose, et nous-même, qui sommes des mystères de plus en plus épais à mesure que nous avançons en âge,

cette souffrance-là de se sentir dépassés, rejetés, dénigrés,

cette souffrance-là de savoir que Dieu n’existe pas et ne veille pas sur nous et qu’il n’y a personne de puissant qui viendra nous sauver de la mort et de la perte des êtres chers et de la dépossession de nos illusions,

celle-là qu’on ressent quand on voit des enfants abandonnés, maltraités, violés, malheureux, affamés,

cette souffrance-là, qui n’est que le joug normal qu’un humain doit porter sur ses épaules étant donné sa nature,

sans oublier la souffrance du désir non assouvi qu’on doit faire éclater dans l’univers si on ne veut pas qu’il nous plie en deux, de l’amour non reconnu qu’on doit distribuer tout autour si on ne veut pas qu’il nous ronge jusqu’aux os,

celle-là du frère qui se moque, de la soeur qui se noie dans son chagrin et pour laquelle on ne peut rien

ces souffrances-là, qui sont le lot de tout être humain sur cette planète,

il me semble qu’elles seraient suffisantes, non?

 

On n’a pas besoin en plus de recevoir des bombes sur la tête qui détruisent nos maisons, nos oeuvres, le petit bien-être qu’on s’est construit à force de travail lent et laborieux,

on n’a pas besoin de tanks et de chars qui marchent sur les jambes des morts, des viols à répétition, des mensonges hideux, des casques de fer, des tranchées suintantes d’humidité, du bruit hideux des canons qui nous déchire si fort les tympans qu’on souhaiterait être sourd pour ne pas les entendre et ainsi ne pas savoir ce qu’ils signifient, ces bruits de fin du monde,

pas besoin de la noyade de marins dans un navire éventré, de la torture ordinaire que le bourreau inflige à celui qui l’a combattu, ou peut-être même à celui qui ne l’a pas affronté, qui ne l’a même pas haï,

on n’a pas besoin de ça.

C’est un surplus de laideur, d’horreur, de cruauté, dont on pourrait faire l’économie.

 

Mais il paraît que ça aussi c’est humain, ne pas savoir économiser sur la souffrance, la cruauté, le mépris et le rejet, sans parler des bombes et des balles de fusil et des tanks et des roquettes;

Il paraît que ça aussi fait partie de ce qu’on reçoit comme bagage à la naissance. Comme bagage. Que ça vient avec la vie. Que ça vient avec la force ou la faiblesse, avec la déception, la jalousie, le mépris, la haine et la peur. Que ça vient tout seul quand on laisse monter à l’intérieur de nous cette sorte de feu qui veut immobiliser ou brûler les autres, les voir disparaître.

Il paraît.

Je suppose que c’est vrai, puisque c’est là. Puisque, dans toute notre histoire, ça a toujours été là.

C’est vrai.

C’est là.

Ça paraît. Ça explose. Ça détruit. Ça hurle. Ça tue en déchiquetant. Et il n’y jamais assez de larmes, celles des mères et des pères, celles des soldats et des soignants, celles des enfants, des violées, pour éteindre le feu destructeur ravageur, pour apaiser l’odeur de chair brûlée qui se répand d’une maison à l’autre, d’un continent à l’autre, d’une vie à l’autre sans jamais faiblir.

 

 

 

 

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